Fabriquer demain

Cette recherche-projet part d’un constat personnel, une perte d’espoir. Il existe à mes yeux une forme d’essoufflement des mouvements climat, notamment de par leur inaudibilité dans les sphères de pouvoir et, dans la société civile, au-delà des personnes déjà convaincues. Je suis donc persuadée qu’il existe un enjeu à susciter de l’intérêt pour ce qu’il y a de beau autour de nous, pour ce qu’il reste à défendre. De la découverte du mouvement artistique Solarpunk à l’analyse de diverses formes d’engagement politique, la question du passage à l’action a guidé cette recherche. Il s’agissait alors de réfléchir à de nouvelles manières de mobiliser les personnes. Pour ce faire, j’ai décidé de travailler sur les imaginaires (comme dans l’expression “dans l’imaginaire collectif”) car ils sont à la fois une des causes de notre immobilisme, mais sont aussi un réel levier de mobilisation. C’est tout du moins ce que j’ai cherché à comprendre dans ce mémoire.

Si nous voulons emmener des millions de personnes avec nous, nous devons leur montrer où nous allons.

Cyril Dion, Petit Manuel de Résistance Contemporaine, Actes Sud, 2018

Pour mener cette recherche, j’ai combiné des recherches théoriques à des expérimentations de terrain. Mes lectures, entretiens et études de cas m’ont permis d’organiser mon développement comme suit :

I – La ou les fiction(s) dominante(s)

Les imaginaires, en tant que concept vaste, ont plusieurs acceptions qui se recoupent. Ils sont par exemple décrits comme un « monde intérieur invisible qui se déverse dans l’inconscient collectif de nos sociétés pour forger notre devenir commun. [Ils sont] ce qui transforme le normal en anormal, l’anormal en normal, ce qui suscite l’adhésion ou provoque la répulsion, ce qui mobilise nos désirs et enrichit nos raisonnements, modèle l’altérité, incarne l’espoir. » par Philippe Vion-Dury dans Le réveil des imaginaires, hors-série Socialter 2020. Il s’agit d’un cadre de pensée invisible dans lequel se déploie l’ensemble de l’organisation de nos sociétés humaines. Ainsi, nous avons affaire à quelque chose dont nous n’avons, pour la plupart, pas conscience, tant ils sont ancrés dans nos pratiques. Le pouvoir inhérent des imaginaires est perceptible dans le fait que nos comportements sont mobilisés et modelés par eux. Une fois cette définition posée, il était important d’étudier la question de leur diffusion. Il apparait que les êtres humains sont une espèce fabulatrice, qui vit et survit en se racontant des histoires, en faisant culture commune. Puisque les récits font partie de notre existence, les faire évoluer est possible et nécessaire. Ces récits, ou imaginaires, s’appuient sur de puissants relais pour se diffuser, notamment les médias. Je montre alors que certains travers de nos médias, notamment les réseaux sociaux, participent à construire un imaginaire individualiste et de méfiance face aux faits scientifiques. Enfin, et pour ancrer ce propos, il était essentiel de savoir de quoi on parle : quels sont les imaginaires qui régissent nos sociétés ? Il ressort, notamment de mon entretien avec Karine Banderier ou de la lecture de Cyril Dion, que les imaginaires de la modernité qui imprègnent les sociétés occidentales sont principalement : l’individualisme, le capitalisme et ses déclinaisons (néolibéralisme, consumérisme, extractivisme…) et l’hypercontrôle.
L’objectif de ma recherche est de comprendre comment encourager le passage à l’action, et ce qui ressort, c’est l’idée que ces imaginaires dépossèdent les citoyen·nes de leur pouvoir d’agir sur leur quotidien et leur environnement. Le consumérisme et la technologie étouffent nos besoins, l’hypercentralisation des pouvoirs, des moyens de production et des services publics créé des dépendances invisibles, etc. Or s’engager permet notamment de s’émanciper, de créer des liens sociaux ou de devenir acteur·ice de l’évolution de son lieu de vie.

 

II – Les outils de construction de nouveaux imaginaires

Dans cet axe, nous explorons les diverses manières de : faire passer des idées, incarner de nouveaux imaginaires, toucher la sensibilité des usagers et restructurer certaines disciplines du design. D’une part, je citerai l’artivisme ou encore le soft-power littéraire, qui témoignent que les imaginaires peuvent être bousculés par des biais implicites et sensibles. D’autre part, l’étude du rôle de la matérialité dans le design fiction, à travers les objets diégétiques – objets qui appartiennent à un univers fictif ; dans le contexte du design fiction, il s’agit d’objets manifestes qui permettent de susciter du débat – et les systèmes low-tech, donnent de solides bases pour la poursuite de la recherche : le projet. Il apparait en effet assez clairement qu’inviter les usagers à se projeter, en manipulant des artefacts “du futur”, leur permet d’éprouver les réalités des conséquences du changement climatique et peut donc participer à enclencher la volonté de s’engager. Un autre aspect du design, le graphisme, est à envisager en tant que force communicante mais aussi en tant que lieu d’expérimentation de nouvelles techniques (plus durables et vertueuses).


Cet axe se termine en tentant d’identifier les freins et leviers à la mise en œuvre de nouveaux imaginaires souhaitables. Parmi eux, nous pouvons citer le conditionnement socio-culturel dans lequel chaque individu évolue, mais aussi le sentiment d’impuissance collective. Cyril Dion, à l’aide de trois aspects constitutifs de nos sociétés contemporaines, illustre les croyances qui nous empêche d’agir : la nécessité de travailler pour “gagner sa vie”, l’assujettissement massif à des algorithmes écrits pour provoquer l’addiction au divertissement et les lois. Il explique qu’”aucune de ces trois architectures n’est mauvaise en soi. (…) Mais à partir du moment où [elles] sont sous le contrôle d’une minorité de personnes et de structures, guidées par une fiction fondée sur la croissance économique infinie et la maximisation des profits, notre capacité à vivre libres, (…) [est] hautement [menacée].” D’après lui, ce sont des moyens concrets de maintenir les imaginaires actuels en place.

III – La mise en œuvre

Ces divers exemples viennent interroger le rôle du·de la designer. Des exemples inspirants existent, comme l’atelier Chemins de faire, qui sensibilise le grand public aux enjeux de réemploi et de l’écologie, notamment à l’aide des méthodes low-tech et du faire soi-même. Par exemple, leur projet Poétiser l’outil de jardin, a pour vocation de “détourner et donner de nouveaux usages à d’anciens outils.” Pour cet atelier, les designers étaient dans une posture d’animateur·ice – facilitateur·ice. Cette approche, complétée d’un apport de compétences techniques, semble pertinente pour permettre l’autonomisation des usagers.
De même, lors de mon expérimentation de terrain, j’ai cherché à adopter une posture de facilitatrice, afin de créer les conditions les plus optimales possibles à la discussion et l’échange d’idées. Elle semble adaptée à l’objectif premier de cette recherche-projet : questionner les acquis, accompagner la construction de nouvelles réalités et transmettre l’envie d’agir.
Le rôle du designer pourrait donc être d’accompagner la fabrication de formes imaginatives et résilientes ou bien de produire de la forme pour outiller des débats et des passages à l’action (design fiction, Atelier des possibles).

Pour finir, j’ai questionné la place du langage comme vecteur de changement. C’est aussi à travers nos mots que nous construisons de nouveaux imaginaires souhaitables et durables.

 

Conclusion et poursuite de la recherche-projet

L’ensemble de ce développement a permis de montrer l’utilité des imaginaires en vue d’une transformation de la société sur le plan culturel et idéologique. Il a par ailleurs exposé divers domaines d’action permettant la construction de nouveaux imaginaires, tels que l’artivisme, le design graphique ou les objets diégétiques.

Pour la suite de ma recherche, je vais tâcher d’émettre des hypothèses permettant de répondre à la problématique suivante : “Comment les méthodes du design fiction peuvent outiller la mise en œuvre de nouveaux imaginaires souhaitables permettant l’habitabilité du monde ?”

L’objectif serait dans tous les cas d’amener les usagers à se questionner et être en situation de fabriquer demain : penser, construire, écrire, dialoguer… 

Les gens demandent du concret. Ça c’est aussi quelque chose, un imaginaire assez dominant, c’est que les gens veulent faire, Karine Banderier.