“Quand on veut, on peut.” Vraiment ? – Atelier outillé

Dans le cadre de ma recherche-projet sur les imaginaires, j’ai réalisé une expérimentation de terrain qui se base sur des expressions de la langue française, en tant qu’incarnations concrètes d’imaginaires qui baignent nos sociétés actuellement.

Le but de l’atelier est d’identifier, à travers ces expressions, quels imaginaires sont les plus imprégnés chez les usagers rencontré·es. Dans un second temps, il s’agit d’interroger leur esprit critique face à ces face à ces imaginaires.

 

Contexte

J’ai effectué un stage auprès de l’association Cols Verts Strasbourg, implantée à Koenigshoffen. J’avais donc prévu de réaliser mes ateliers là-bas. Mais au fur et à mesure que mon atelier outillé prenait forme, il est apparu que ce lieu n’était finalement pas le plus adapté : iels accueillent principalement des enfants, or je souhaite travailler avec des adultes. J’ai donc effectué mes tests dans d’autres lieux : sur les marché du Neudorf et d’Illkirch et avec des personnes de mon entourage.

Neudorf → J’ai interpellé la plupart des participant·es, en m’adressant au passant·es qui regardaient le dispositif avec curiosité, n’étaient pas trop chargé·es et n’avaient pas d’enfant. Lors de l’installation, quelques personnes ont été intrigué·es et ont dit, en lisant la pancarte “quand on veut, on peut, ah oui ça c’est vrai !”. Le placier est venu nous dire que nous n’avions pas vraiment le droit de nous installer sans autorisation de la mairie.
Six usagers : quatre femmes, deux hommes
Les échanges ont eu lieu entre un usager et moi, sauf pour la première discussion : deux femmes qui ne se connaissaient pas ont participé à l’atelier ensemble.

Illkirch → Même méthode, mais il y avait moins de monde sur le marché. Il faisait très froid donc les personnes étaient moins à même de prendre le temps. Lors de la première discussion entre deux usagers qui ne se connaissaient pas, un troisième, sensiblement alcoolisé, est intervenu brutalement en provoquant l’un des deux usagers engagés dans la discussion. Heureusement, celui-ci est resté très calme et après quelques minutes, l’individu alcoolisé s’en est allé. Après ça, la discussion a pu continuer et se terminer convenablement. Cet usager fait partie du décompte du nombre de participant·es. Deux femmes qui voulaient “faire vite” à cause du froid sont finalement restées 10 minutes et ont participé avec enthousiasme à l’atelier.
Huit usagers : six femmes, deux hommes
Il y a eu trois binômes : le premier, des usagers qui ne se connaissaient pas, puis deux autres de deux femmes qui se connaissaient. 

Avec mon entourage → Le premier test s’est effectué avec deux personnes qui connaissent bien mon projet ainsi que les attentes du mémoire. Le deuxième test a été réalisé avec trois personnes qui se connaissent et connaissent de loin mon sujet de mémoire.
Cinq usagers : quatre femmes, un homme

Outil de prise de note

Lors des deux tests sur les marchés, une camarade m’a accompagnée pour prendre des notes et des photographies. Voici un exemple de l’outil que j’avais préparé pour faciliter cette récolte.

Cet outil a permis de collecter : les cartes placées aux extrémités, l’attitude des usagers ainsi que quelques verbatims.

Les imaginaires associés à chaque carte :

Voici la façon dont je comprends chacune de ces expressions. Cette définition subjective ne prétend pas être universelle ou l’unique vérité scientifique.

On n’est jamais mieux servi que par soi-même” : individualisme → Cette expression suggère qu’il n’y a que par l’effort individuel que l’on acquiert une réussite sociale/financière
“Quand on veut, on peut” : méritocratie → Cette maxime fait fit de tout acquis sociaux, empêchements subis…
“Tout travail mérite salaire” : justice distributive → Cette phrase vise à valoriser le travail et peut aussi effacer l’action des bénévoles.
“Le temps, c’est de l’argent” : capitalisme → Cette expression suggère qu’il faut être efficace et productif·ve dans tout ce qu’on entreprend.
“L’argent ne fait pas le bonheur” : anti matérialisme → Cette maxime implique que l’argent ne peut tout acheter, en faisant souvent référence à l’amitié ou l’amour.
“L’important c’est de participer” : engagement, action désintéressée → Cette phrase invite à ne pas penser qu’à la compétition, à s’impliquer sans penser au résultat.
“Tu comprendras quand tu seras grand·e” : infantisme / l’expérience de la vie → Cette expression sousentend que les enfants ne sont pas capables de connaître certaines réalités, doivent être protégé·es au nom de “l’innocence”.
“On n’arrête pas le progrès” : mythe du progrès technique → Cette phrase participe à diffuser l’idée selon laquelle le progrès technique sauvera le monde.

Interprétation

Après ces quatre tests, on voit certaines tendances se dessiner sur certaines questions :
Tout travail mérite salaire, L’important c’est de participer → approbation générale
On n’arrête pas le progrès → les usagers ont du mal à la placer, souvent la dernière qu’iels placent : pas de tendance claire, répartition très disparate
Quand on veut, on peut → je m’attendais à recevoir une grande d’approbation, en réalité les réponses sont très variées

Tendances différentes selon le lieu :
Tu comprendras quand tu seras grand·e → Tests Neudorf et entourage essentiellement pas d’accord, Test Illkirch plus équilibré
Le temps c’est de l’argent → Test Neudorf et entourage vraiment pas d’accord, Test Illkirch globalement d’accord
On n’est jamais mieux servi que par soi-même → Test Neudorf et entourage vraiment pas d’accord, Test Illkirch plutôt d’accord

Au vu des réponses récoltées dans la première étape de l’atelier (organiser les cartes), on peut affirmer que les imaginaires qui semblent les plus tenaces sont : l’engagement et la justice distributive.
La première étape d’organisation des cartes selon la flèche permet de mettre en lumière quels imaginaires collectifs reçoivent le plus d’approbation. En ce sens, on peut considérer que les photographies effectuées à la fin de cette étape permettent de répondre à mon premier objectif.
La phase d’analyse critique par/avec les usagers est plus difficile : elle repose essentiellement sur l’échange entre usagers ou avec moi directement.

 

 

 

 

 

 

 

Répartition des Cartes Expression en fonction des réponses des usagers – première étape / exemple de mise en forme

Les binômes :
La discussion est tout de même plus fructifiante lorsque les usagers ne se connaissent pas (cela a été le cas avec deux binômes).

Le cas de deux usagers qui se connaissent :
Les usagers qui se connaissent vont avoir tendance à partager la même opinion, il serait donc intéressant de les faire interagir avec des personnes inconnues pour leur permettre de se confronter à d’autres points de vue.
La composition du groupe joue un rôle dans l’échange, ainsi que la posture des usagers. La capacité à maîtriser les codes rhétoriques doit être prise en compte car elle peut déséquilibrer l’échange et biaiser les données récoltées.
Demeure un enjeu : outiller l’animateur·rice pour qu’il·elle puisse permettre à chaque personne de prendre la parole dans un échange

Les usagers seul·es :
La réelle difficulté advenait lorsque l’atelier se déroulait avec une personne seule : je faisais parler les usagers, mais avait beaucoup de mal à les pousser dans leur retranchement, à contre-argumenter. Souvent, cela se produisait parce que j’étais d’accord avec la personne. Dans d’autres cas, les propos étant très nuancés (“en même temps”, “ça dépend de tellement de choses”), il m’était difficile de sortir un argument frontalement opposé aux arguments de l’usager.

Analyse

Evolution de l’opinion : Dans l’ensemble, les usagers n’ont pas changé d’avis.
Iels se sont d’ailleurs majoritairement placé·es proche de cette case lors de la dernière étape.

Polysémie : Le sens que chacun·e donne à un mot/une expression a beaucoup été évoqué. Cela montre que le choix des mes cartes et de mes expressions a nécessairement créé des biais. Cela montre aussi que le langage est un aspect important à prendre en compte lorsque l’on réfléchit à ce qui est de l’ordre de l’imaginaire.

Nuance et relativisme : Quasiment tous les usagers ont soulignés le caractère relatif de leur réponse, ont su nuancer leur propos et écouter les opinions contradictoires. Je ne m’y attendais pas. Est-ce propre à ce groupe de personnes ? Ou est-ce que l’outil a permis de formaliser un certain cadre dans lequel les opinions de chacun·e étaient légitimes et entendables (empêchant les réponses hâtives et la virulence/l’intolérance) ?

Tirer des conclusions

Le verso des cartes présentait des questions ou contre-exemples, prévus pour apporter de la nuance aux discussions ou faire réagir les usagers. Ces cartes ont été peu utilisées et produisaient globalement des réactions comme “oui on pourrait dire ça aussi / tout est relatif”. Ces réponses témoignent à mon sens d’un discours nuancé et ouvert à l’échange. Elles peuvent être interprétées comme des difficultés à prendre position ou une capacité à se mettre à la place d’autrui. 

Comparaison avec les objectifs et posture du·de la designer
Je pense que le verso des cartes apporte certes de la nuance, mais in fine les usagers ne changent presque pas d’avis car :
– leur position est modérée et nuancée dès le départ
– l’échange dépend de mes interactions, or j’ai préféré ne pas donner mon avis, ce qui conduit à un débat à sens unique où seul une personne s’exprime
– l’évolution de l’opinion ne s’effectue pas en quelques minutes lors d’un atelier comme celui-ci

J’estime donc que si les usagers ont exprimé des avis nuancés et font preuve d’esprit critique, c’est plus par leur approche personnelle dès le début de l’atelier (plusieurs étaient tiraillé·es au moment d’organiser les cartes) que par mes questions.
Il faut alors retenir qu’il est risqué de miser sur l’animatrice comme seule facilitatrice lors de la récolte de données (pour la suite, il faudra envisager plus d’outils ou plus d’intervenant·es). La dernière personne interrogée l’a d’ailleurs très bien souligné : « Comment voulez-vous que je change d’avis, il n’y a que moi qui parle, vous ne m’avez pas donné le vôtre. »

En définitive, ces différents retours prouvent que la posture du designer doit être claire et sans
ambivalence :
– soit les échanges ont avant tout lieu entre pairs → designer facilitatrice, observatrice
– soit le·a designer participe aux échanges et affirme cette position auprès des usagers, pour éviter tout malentendu. Finalement, la capacité des usagers à déconstruire leurs imaginaires ne peut constituer un critère d’analyse de cet atelier.
En effet, ce processus demande du temps, des événements marquants, des recherches ou encore des échanges avec diverses personnes, ce qui ne peut, en l’état, avoir lieu avec ce dispositif.