Persistance
Elsässisch : Pour un design organique au service de la résilience dialectale
Le contexte
Dans une société qui tend vers l’uniformisation des identités et la standardisation des échanges, les dialectes persistent comme des “herbes folles” dont le système ne peut se défaire complètement. En Alsace, cette résilience est d’autant plus importante que l’on compte encore plus de 500 000 locuteur·ice·s, plus que le breton, le corse ou le basque. Des chiffres records qui cachent en réalité une chaîne de transmission qui s’étiole un peu plus chaque génération au profit de langues jugées plus “contemporaines”. Il subsiste pourtant chez les dialectophones de tous âges une volonté de continuer à faire vivre leur langue, et c’est cette dynamique de persistance qui motive ma recherche. Non pas une envie de préservation nostalgique, mais la volonté de comprendre comment une langue continue de circuler lorsqu’elle est privée de ses canaux habituels. Lors de cette recherche, ma posture en tant qu’étudiante en design est avant tout celle d’une conceptrice et d’une facilitatrice. N’étant pas moi même locutrice, je souhaite me placer à l’écoute et au service des concerné·e·s. Dès lors, cette recherche se propose d’enquêter sur l’impact du design comme levier de revalorisation et d’encouragement de la transmission dialectale : comment celui-ci peut-il prendre le relais là où les pôles de transmission existants atteignent aujourd’hui leur limites ?
Constats, recherches théoriques et études de cas
La place des langues minoritaires aujourd’hui

Les structures d’enseignement dialectal ne manquent pas (écoles ABCM Zweisprachigkeit, département de dialectologie de l’Université de Strasbourg, ateliers du Centre Culturel Alsacien ou du Théâtre de la Choucrouterie) mais elles peinent à toucher au-delà de leurs cercles habituels. En effet, si le dialecte semble avoir une place importante dans le paysage alsacien, l’apprentissage réel se fait essentiellement auprès de publics déjà sensibilisés, déjà convaincus. Néanmoins, j’ai pu remarquer que, lors de mes ateliers outillés conduits au Centre Culturel Alsacien, le public des ateliers de pratique dialectale était bien plus jeune, plus urbain et plus diversifié que soupçonné (natif·ve·s, tardif·ve·s et non-initié·e·s de 20 à 76 ans). Chez les dialectophones, la langue n’est plus parlée par nécessité : elle est choisie pour tisser un lien. L’elsassisch est devenu une langue de l’intime, longtemps stigmatisée, et qui par conséquent ne s’active que sous certaines conditions. Ces observations entrent en résonance avec les travaux de Bourdieu sur la violence symbolique : en refusant à l’elsassisch les usages savants et contemporains, on finit par convaincre le plus grand nombre qu’il n’est bon que pour la fête et la plaisanterie, vidant la langue de sa substance intellectuelle. Alexandra Filhon et Pascale Erhart rappellent pourtant que le dialecte est une ouverture plutôt qu’un enfermement, une passerelle naturelle vers l’allemand standard, le suisse-allemand, voire l’anglais.
L’école publique pourrait en théorie pallier à cette problématique d’entre-soi et jouer le rôle de relais principal, mais l’elsassisch y est systématiquement supplanté par l’allemand standard, faute d’épreuves au bac et de formations dédiées. De plus, comme le résume la dialectologue Pascale Erhart, personne n’est vraiment formé pour enseigner l’alsacien : il n’existe pas une méthode à suivre mais une infinité, bricolées au gré des régions et des parcours individuels des formateur·ice·s. Se dessine ainsi la nécessité de valoriser la pluralité des modèles de transmission, mais également ce “bricolage” inhérent aux pratiques dialectales. Les recherches de Myriam Suchet sur l’imaginaire hétérolingue ont alors été décisives dans la construction de ma réflexion : déconstruire le mythe d’une langue pure et étanche pour légitimer le droit à l’erreur et à la variation. En particulier son “Kit de désapprentissage de la langue” destiné aux enseignant·e·s en français langues étrangères, qui suggère de remettre en question les structures mêmes de l’enseignement pour assouplir les parois symboliques du langage.

Ce que l’existant démontre
Du côté des supports pédagogiques en dialecte, les manuels actuels calquent majoritairement leur structure sur l’apprentissage de langues standard, rendant l’enseignement inadapté à la structure même de la langue. (Wie Geht’s, l’alsacien en 5min par jour, l’alsacien pour les nuls) Des exceptions existent telles que la méthode ORTHAL, qui archive et encourage la pluralité des écritures de l’elsassisch, mais ces initiatives restent moindre. Ma recherche en design s’est donc avant tout axée sur des projets fondamentalement pluriels et hybrides tels que le dispositif VÉgA d’Intactile DESIGN, conçu autour du vocabulaire de l’égyptien ancien, et qui démontre que le design peut transformer un système de signes complexe et non-linéaire en espace d’exploration intuitif, en reconstruisant une interface qui s’adapte à la logique des usager·ère·s. FABULALA, porté par l’association DULALA, prouve qu’un objet peut faire circuler les langues entre le foyer et l’école en plaçant l’imaginaire au centre. Babel Stúb du Musée Alsacien crée quant à lui une zone de contact inédite en confrontant objets personnels issus de l’immigration et collections traditionnelles alsaciennes, le vernaculaire y devient un langage de l’altérité plutôt qu’une barrière. Enfin, le 5ème Lieu à Strasbourg et l’Atlas des Régions Naturelles d’Éric Tabuchi et Nelly Monnier esquissent ce que pourrait être un design véritablement situé qui travaille à l’échelle humaine depuis les usages existants, sans jamais surplomber son sujet.

Constats finaux et problématique
Mes recherches sur l’elsassisch convergent vers un constat clair : si la volonté de transmettre la langue est bien présente, la majorité des supports d’enseignement dialectaux sont peu nombreux et souffrent d’un manque flagrant de pertinence par rapport à la pratique et l’enseignement réel des dialectes. Il faut ainsi basculer d’un modèle de sauvegarde descendante et figée à un modèle de valorisation ouverte et participative. Ce passage de la conservation à l’interprétation permet d’accueillir la pluralité des vécus et des profils, transformant l’acte de transmission d’une langue en un espace de rencontre inclusif. Dès lors, l’outil pédagogique pour apprendre une langue ne peut plus être un simple manuel : il doit devenir un support évolutif, pluriel et protéiforme. Le “bricolage” des animateur·ice·s et enseignant·e·s qui créent leurs propres outils pour pallier les manques n’est pas un défaut, c’est le symptôme d’un besoin réel : celui d’outils hybrides capables d’articuler l’oral, l’écrit et le tangible. Dans cette perspective, la question qui guide désormais la recherche de mon projet est :
Comment le design graphique peut-il matérialiser et outiller la pluralité des pratiques dialectales à travers une démarche située ?
Pistes de projet
Mon travail s’orientera vers la conception d’outils et supports hybrides et modulables, dont l’objectif principal sera de faire cohabiter variation de graphie, d’accents et de vécus. En optant pour une forme non-linéaire et protéiforme faisant varier les supports, ces objets pourront s’adapter aux besoins de chacun·e, sortant de la forme figée pour explorer la plasticité du dialecte et la variété des modes d’apprentissage. Plutôt que d’imposer une norme, le design interviendra ici pour légitimer un usage alternatif, décomplexé et nomade. En plaçant le récit au cœur du projet, l’enjeu est de transformer l’acte d’apprendre en une expérience de médiation sensible. Un espace de rencontre où la langue retrouve son rôle primordial : relier les gens.