Atelier outillé

Archive dialectale partagée

Qu’est-ce que ça veut dire, parler alsacien aujourd’hui ? Qui le parle encore, où, et pourquoi ? Pour construire des supports d’apprentissage qui partent du réel, encore faut-il comprendre ce réel : ses usages, ses contextes, ses émotions. C’est le point de départ mes ateliers outillés : aller à la rencontre de celleux qui vivent avec la langue, qu’iels l’aient reçue en héritage ou l’aient cherchée eux-mêmes.

L’objectif des ateliers

Le but de ces ateliers est de cartographier les différents usages sociaux et linguistiques des dialectes alsaciens, ainsi que faire ressortir les raisons et contextes qui poussent à transmettre ou apprendre un dialecte aujourd’hui.

Avant de réaliser les ateliers, je pensais trouver essentiellement des dialectophones habitant dans des milieux ruraux, utilisant avant tout la langue par nécessité ou pour la connivence. Je m’attendais également à y trouver peu de jeunes alsacien·ne·s, encore moins issu·es d’autres régions.

Le contexte

Les ateliers outillés de cette recherche ont été réalisés en collaboration avec le Centre culturel alsacien dans le quartier de la Neustadt à Strasbourg, ce lieu culturel dédié à l’Alsace sous tous ces aspects (histoire, patrimoine linguistique, littérature, culture, société, politique) est un lieu convivial de débat, de transmission, de formation et d’information où se déroulent des ateliers de pratique dialectale destinés à différents publics, qu’iels soient locuteur·ice·s natif·ve·s, tardif·ve·s ou apprenant·e·s non-initié·e·s. Ma volonté étant de récolterdes informations auprès de dialectophones ou d’apprenant·e·s de dialectes alsaciens, ce lieu de formation et de découverte au dialecte m’a semblé pertinent comme endroit où conduire mes recherches.

Les ateliers outillés se sont déroulés en parallèle des ateliers de pratique habituels du centre, le lundi (d’une durée de 2h, pour les locuteur·ice·s débutant·es et intermédiaires, animé par Andrée Nuss) et le jeudi (d’une durée de 2h, pour les locuteur·ice·s natif·ve·s, animé par Richard Weiss). De plus, un autre atelier d’une durée d’une heure à également été réalisé avec l’une des animateur·ice·s du centre au Troquet des Kneckes, un bistrot alsacien situé dans le quartier de la Petite France, avec des locuteur·ice·s débutant·e·s, intermédiaires et natif·ve·s.

Posture de designer

Lors de ces ateliers, j’ai choisi d’adopter une posture de designer facilitateur·ice. Mes participant·e·s ayant l’expertise de leur langue et de leurs récits, je me suis avant tout concentrée sur la création d’outils et d’un protocole d’atelier permettant de favoriser l’échange d’égal à égal sans contraindre læ participant·e dans ses réponses. Une démarche mise en forme par l’introduction d’objets-totems, servant de support d’énonciation libre pour expliciter concrètement son rapport personnel à la langue.

Les ateliers

Pendant mes ateliers, les participant·e·s devaient remplir une étiquette sur leurs usages de l’alsacien, puis participer à un entretien où l’on discutait de leur rapport à la langue et de l’image qu’ils en avaient, notamment via des objets-totems servant de supports d’expression. À l’issue de cet entretien, je tamponnais leur étiquette, ils récupéraient le coupon amovible de celle-ci et l’épinglaient sur la carte d’ancrage à l’endroit où ils pensent utiliser le plus le dialecte.

Résultats

La fréquentation des ateliers de pratique s’est révélée particulièrement équilibrée sur les tranches d’âge (de 20 à 76 ans) contredisant l’hypothèse d’un public majoritairement âgé. La répartition des profils est également plus diverse qu’attendu : 50% de locuteur·ice·s natif·ve·s, 29% de locuteur·ice·s tardif·ve·s, 21% d’apprenant·e·s non-initié·e·s.

“Moi je parle alsacien partout, dès que je peux.”

Pour les locuteur·ice·s natif·ve·s, parler alsacien est une évidence. Tous·tes les participant·e·s notifient parler le dialecte avec leurs proches (conjoint·e, famille, ami·es, voisin·es) mais aussi à des inconnu·e·s dès lors que ceux-ci comprennent la langue. Un quart d’entre elleux expriment spontanément une volonté de parler alsacien le plus souvent possible. Le ton des entretiens est systématiquement naturel, relaxé, voire informel. Les plus de 60 ans évoquent avoir appris le français uniquement à l’école, et le souvenir de ce passage est mitigé : punitions pour les dialectophones, stigmate lié à la langue.

“J’ai compris que c’était ma langue”

Pour les locuteur·ice·s tardif·ve·s, ce sont les entretiens les plus chargés émotionnellement. Joie, fierté, nostalgie,  deux participant·es se retrouvent ému·e·s en évoquant leurs retrouvailles tardives avec le dialecte. L’alsacien est pratiqué principalement au sein des lieux d’apprentissage (le Centre culturel, le Troquet des Kneckes) et au marché. Les locuteur·ice·s se retrouvent souvent en situation d’insécurité linguistique à l’écrit (peur de mal orthographier, recours à la phonétique) mais portent leur dialecte avec fierté.

“Je le parle avec mon conjoint, c’est quelque chose de très affectif”

Pour les apprenant·e·s non-initié·e·s, le ton est généralement jovial, curieux, ouvert. La moitié des participant·e·s de cette catégorie notifie un intérêt particulier pour les dialectes en général ; l’autre raison principale de l’apprentissage est la présence de dialectophones dans l’entourage proche. Tous·te·s s’interrogent spontanément sur la potentielle nature folklorique des objets-totems qu’iels choisissent, une question que les autres catégories soulèvent moins naturellement.

Ce que les ateliers révèlent

L’observation du ton employé par les différent·es locuteur·ice·s permet de définir trois rapports distincts à la langue. Pour les natif·ve·s, le dialecte est fondamental : il définit une façon d’être au monde, sans qu’il soit nécessaire de l’expliquer ou de le justifier. Pour les tardif·ve·s et les non-initié·e·s, le rapport est souvent ancré dans un attachement affectif fort, parfois inattendu, toujours chargé de sens.

Le rapport au folklore s’est révélé être le sujet le plus clivant et le plus inattendu. Un paradoxe traverse tous les profils : l’envie généralisée de ne pas figer la langue dans une image passéiste, et la réalité vécue où l’objet traditionnel alsacien reste un marqueur essentiel de l’identité linguistique.

Et maintenant ?

Ces ateliers ont permis de cartographier des usages bien plus variés, bien plus vivants et bien plus urbains que ce que les hypothèses de départ laissaient supposer. Ils ont surtout confirmé une chose : la langue alsacienne ne manque pas de locuteur·ice·s passionné·e·s. Ce qui manque, ce sont des supports à leur image : pluriels, adaptables et décomplexés. Mon travail en temps qu’étudiante en design sera d’utiliser les supports traditionnels comme ancrage de la langue sans pour autant s’y enfermer.