… – Atelier outillé

L’objectif de mon outil de récolte est de comprendre les modalités de rencontre des personnes présentant des lésions cérébrales. Il vise à identifier les lieux dans lesquels ces personnes font le plus fréquemment des rencontres, ainsi que les freins et les déclencheurs de la rencontre la rencontre. L’outil cherche également à déterminer si les troubles de la mémoire sont perçus par les personnes interrogées comme un obstacle à la création de nouveaux liens. 

Lieu et public  

J’ai réalisé cet atelier de récolte au Gem Ludica, un espace de rencontre et de socialisation. Il propose des activités ludiques et adaptées aux personnes ayant des lésions cérébrales. Le Gem accueille environ une soixantaine de personnes, qui sont réparties en différents groupes selon leurs affinités, leur âge ou leurs centres d’intérêt. Les personnes peuvent choisir une ou deux activités/jours par semaine, qui seront les mêmes tout au long de l’année. J’ai réalisé mon premier atelier de récolte avec un groupe sénior et le second avec un groupe de jeunes adultes. 

Matériel

J’ai construit un outil qui puisse autant être utilisé sur une table que manipulable sur un fauteuil roulant en raison des différents niveaux de mobilité des personnes. L’outil devait être facilement déplaçable et les éléments devaient être bien accrochés.

J’ai donc fait le choix :

    • d’un tableau léger, facile à déplacer,
    • d’éléments aimantés, facile à bouger même une fois accrochés,
    • de modules en bois arrondis et épais, permettant une prise en main aisée,
    • des formes de silhouettes pour les illustrations des ressentis afin de laisser aux usagers une part d’interprétation.

 

Scénario d’usage de l’atelier

 

Ma posture de designer 

Je commence par présenter globalement l’atelier aux personnes présentes et le contexte dans lequel je le réalise. Par la suite, chaque personne est amenée individuellement à manipuler le tableau et les jetons. 

Mon rôle était alors un rôle d’accompagnement des personnes : les rassurer, ré-expliquer les consignes.

Mais aussi un rôle de relance et d’écoute :
“- Avez-vous rencontré de nouvelles personnes récemment ?
– Oui ? Dans quel lieu ?
– Comment vous êtes-vous senti lors de cette rencontre ?
– Aviez vous de choses qui vous bloquaient à aller vers la personnes ? Ou des facilités ?”
Si la personne n’avait pas fait de nouvelles  rencontre, je lui proposais de parler plus globalement de ce qui la bloque pour rencontrer des personnes dans un ou plusieurs lieux du tableau.

À la fin de l’activité, je prends une photo de la personne avec son tableau pour garder une trace de l’échange. 

Une camarade m’accompagnait à chaque atelier pour prendre en note les verbatims et les mots que les personnes attribuent aux illustrations choisies. Être accompagnée m’a permis de mieux me concentrer sur l’échange avec la personne et de l’accompagner au mieux dans sa réflexion.  

 

Pour la prise de note, ma camarade avait à sa disposition une feuille récapitulative des différents modules avec pour chaque module un numéro associé. Celle-ci devait écrire le numéro du module choisi à côté du lieu de rencontre ainsi que le mot que la personne associait à l’illustration

Données récoltées

” On ne peut pas aller partout, il suffit qu’il y est des escaliers et on ne peut pas aller où on veut “
“ Les lieux de soins sont des lieux où je suis zen”
Jean Paul et Marie 

“ Je ne vais pas dans les commerces, il y a trop de bruit, de mouvements, et d’informations, je suis trop stimulé”
Gérard

À chaque fois que je vais au Gem, oui [je rencontre des gens]”
“Je suis quelqu’un de très casanier, je sors très peu à part dans les lieux de restauration.”
“Je vais rarement vers les autres, je préfère que les autres viennent vers moi.”
Thierry

“Badminton et gym douce, un sport en commun [collectif] ça aide”
“Tête ok, mes mots dessus difficile” → Il a beaucoup de mal à parler, Il arrive à penser mais pas à mettre les mots dessus
Batiste 

“Il n’étaient pas fermés au handicap”
“Je vais à la chorale gospel avec une autre personne de mon foyer, qui est en fauteuil.”
Jean Sébastien 

 

Analyse et observation

Les freins

Ces ateliers ont mis en évidence une réelle volonté des participants de créer et de développer des liens sociaux. Néanmoins, la majorité des personnes interrogées commençaient par me dire qu’ils ne font pas de rencontre, car ils ne sortent pas ou très peu de chez eux. Ces rencontres peuvent être difficiles à réaliser à cause de différents freins Les freins évoqués lors de l’atelier de récolte sont les suivants : 

    • Les freins liés à la mobilité
      Les facteurs freinants qui reviennent le plus souvent sont le manque de mobilité soit par difficulté à se déplacer soi-même ou par manque de transport en commun.
    • Les freins liés à l’environnement 
      Un autre facteur freinant évoqué dans les deux groupes est l’angoisse de la foule et ce qui l’accompagne, comme le mouvement, le surplus d’informations, et le bruit. L’environnement urbain dans lequel nous vivons est inadapté, il est souvent surchargé,  trop rapide et change trop vite.
    • Les freins liés aux troubles cognitif
      Les troubles de la mémoire n’ont pas été identifiés comme un frein ou du moins ils n’ont pas été évoqués comme tels. Néanmoins on retrouve d’autres troubles cognitifs, notamment les troubles d’élocution et l’aphasie, l’altération des fonctions du langage. On retrouve aussi, une inquiétude face à certaines situations de la vie quotidienne comme le moment de traverser un passage piéton.


Les déclencheurs 

Les déclencheurs de rencontre identifiées sont nombreux mais dépendent beaucoup moins de l’environnement que les freins. On constate que ce sont les personnes rencontrées qui sont facilitatrices de la rencontre. Si les participants ont du mal à provoquer le premier échange, ils arrivent à s’emparer de ce que les autres leur proposent, la politesse, l’entraide, le salue, ou encore le rapport à l’handicap.

Les lieux de rencontre 

Pour représenter les lieux dans lesquels se déroulent les rencontres, j’ai réalisé une carte utilisant différentes intensités d’orange. Plus l’intensité de la couleur est élevée, plus le lieu a été identifié comme un espace de rencontre et d’interaction, qu’elles soient positives ou négatives.

On peut voir que les lieux les moins cités par les participants sont les lieux de travail ainsi que l’espace sans dénomination permettant de représenter les lieux qui sont cités mais qui ne sont pas sur la carte.  Le travail n’a pas été identifié comme un lieu de rencontre, en raison du faible nombre d’adhérents du GEM exerçant une activité professionnelle.

Une absence de rencontres a été relevée dans les lieux culturels, plusieurs personnes ayant exprimé ne pas fréquenter ces espaces. 

La maison et l’immeuble ont été décrits comme des espaces favorisant le maintien de liens sociaux existants plutôt que comme la création de nouveaux liens. En effet, ces lieux sont qualifiés de “ bulle” ou “d’espace pour soi”, ce qui place ces lieux comme des espaces familiers rassurants, où on se retrouve avec soi-même et avec ses proches. 

Le Gem Ludica a majoritairement été associé à des facteurs facilitants, illustrés par des représentations de groupes de personnes, d’échanges verbaux ou d’activités de loisirs. Le contact est plus facile car le Gem principalement car les personnes partagent des expériences similaires, séquelles et besoins notamment des rencontres et de l’échange. C’est un lieu qui peut créer un sentiment de sécurité et de compréhension mutuelle

À l’inverse, les lieux de loisirs semblent favoriser les rencontres, notamment en raison de l’existence d’un centre d’intérêt ou d’une activité commune servant de support à l’échange. Les lieux de soins, quant à eux, suscitent des ressentis contrastés, à la fois positifs et négatifs.

Les espaces identifiés comme les plus propices aux rencontres sont les espaces publics et les commerces, en particulier les restaurants. Toutefois, ces lieux présentent un paradoxe : s’ils favorisent les interactions sociales, ils concentrent également de nombreux freins, tels que la foule, le bruit, le mouvement ou encore les difficultés d’accessibilité.

 

Conclusion 

Ces ateliers ont mis en évidence une réelle volonté des participants de créer et de développer des liens sociaux. Néanmoins, on remarque que la majorité des personnes interrogées font très peu de nouvelles rencontres. J’ai pu remarquer que les lieux de rencontres sont essentiellement des lieux familiers. Les personnes interrogées sortent peu, et préfèrent rester dans des lieux familiers. 

Il existe plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, la sécurité affective, elles connaissent les personnes et savent qu’elles vont être bien accueilli. Ensuite il y a la facilité d’accès, elles peuvent s’y rendre facilement en transport, sur place le lieu est adapté à leurs besoins de déplacement. Enfin, elles y sont déjà venues et ne sont donc pas inquiètes de ces deux paramètres.

Ainsi cela voudrait dire qu’il serait plus facile de travailler dans un lieu familier pour imaginer des rencontres.  Ou bien au contraire, il serait aussi intéressant de permettre à ces personnes d’aller vers un lieu qu’elles ne connaissent pas, comme les lieux culturels qui ont été peu évoqués lors de l’atelier. Il faudrait essayer de familiariser un nouveau lieu. Mais comment rendre ce lieu nouveau “familier” ? Comment faire en sorte que l’espace soit “sécurisant”, “accueillant” pour ce public là spécifiquement ? Prendre en compte les difficulté ressentit dans les lieux extérieurs comme la foule, le bruit et les nombreuses informations  ? Le regard des autres ? Le confort et l’accessibilité ? 

En ce qui concerne la rencontre avec des inconnus, la plupart du temps, c’est la posture des personnes en face des usagers qui va être à l’initiative de la rencontre, car les usagers ne vont pas naturellement aller vers eux. Ainsi, il semble intéressant de donner aux personnes un prétexte ou un support au dialogue.

Par ailleurs, l’hypothèse selon laquelle les troubles de la mémoire constituent un frein majeur à la création de liens sociaux n’a pas été confirmée au cours des échanges. En revanche, les participants ont davantage évoqué des difficultés liées au langage. En effet, un des freins à la rencontre est le langage ainsi que la capacité de la personne à s’exprimer, à choisir les mots, ou à réaliser des phrases. Il serait alors pertinent de travailler sur une manière de s’exprimer autrement ou de faciliter l’accès au mot. Les différentes formes d’expressions non verbales pourraient être développer à l’aide des adhérents et pourraient prendre la forme de son, de texture, tampons, cartes, photolangage ou bien par objets du quotidiens.