Les images au pouvoir.

Des images. Partout. Tout le monde en produit. Nous sommes noyés sous les images.
Déjà, au début du 21e siècle, comme le montre les archives, les réseaux sociaux, les technologies de communication et la diffusion des images ont connu un développement phénoménal. À notre époque, tout cela nous paraît dérisoire, un simple balbutiement.
Mais malheureusement, ce développement s’est intensifié, il est devenu extrêmement rapide et inébranlable. Puis, il est devenu global. Les images ont pris le pouvoir partout dans le monde, beaucoup trop vite pour nous laisser le temps de s’adapter et de s’interroger sur ce nouvel état de fait ou pour commencer des mouvements d’opposition à son encontre.
Désormais, dès notre naissance, on nous installe des implants pour filmer et photographier le monde qui nous entoure en un clignement d’œil, pour diffuser nos prises de vue sur notre réseau social, unique et universel, à la vitesse de la pensée, pour aimer ou détester ce que produisent les autres, pour partager nos opinions et nos humeurs en instantané…Nous n’avons absolument pas le choix. L’implant a été décrété comme un élément biomécanique vital. Il est notre lien avec le monde, il est notre cohésion de groupe, il est notre lien social.
Nous pouvons savoir tout ce qui se passe à travers le monde si nous le voulons, nous sommes tous connectés les uns aux autres, d’Europe, d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique. Nous pouvons voir en temps réel ce que les autres voient. Nous pouvons vivre à travers les yeux de chacun…Le problème c’est que le flot est continu. Pas de répit. Pas de pause permise, à part pendant le sommeil. Et encore. Nous recevons des stimuli nerveux, via notre implant, afin de nous signifier le rythme des publications que nous sommes en train de rater. Même notre sommeil est soumis à ce flot effréné de diffusion des images. Je suis sûre qu’ils prévoient même d’investir nos rêves, en diffusant de manière subliminale toutes les publications. Je vois d’ici leur argument : ne rater aucune des publications de vos amis tout en vous reposant ! Dormir tout en restant connecté avec le monde ! Ce n’est qu’une question de temps…
J’ai mal à la tête. J’ai besoin d’une pause, d’une vraie pause.
Toutes ces images qui affluent sans cesse sont brutales ou anodines, sans intérêt. Des choses prises sur le vif sans réfléchir, sans filtre, brut de décoffrage… Dans le passé, on aurait pu comparer ça aux chaînes d’informations en continu. Heureusement, nous avons la possibilité de nous déconnecter du réseau. Mais dans notre société, on ne peut malheureusement pas le rester trop longtemps si l’on veut rester intégré. De plus, tout individu déconnecté du réseau trop fréquemment ou au-delà de 2 heures d’affilées est considéré comme déficient. Ces personnes sont alors surveillées de près et régulièrement contrôlées afin de les faire revenir dans le “droit chemin”.
J’ai besoin d’une pause. Sinon je vais craquer.
J’ai essayé d’arracher mon implant ce matin. Mais il est directement relié aux zones vitales du cerveau. Si je l’arrache, je meurs. Je ne veux pas mourir, je veux juste…une pause.
J’ai besoin de penser. De réfléchir à ce qui me dérange…
Nous avons la possibilité de tout filmer, mais je ne vois défiler que des choses inutiles ou violentes ou stupides, ou tout en même temps. Il y a peut être dans cette surabondance quelques images qui valent le coup : esthétique, qui raconte ou montre quelque chose avec une certaine qualité d’image et de narration, avec un point de vue différent, ou juste avec un regard critique.
Si je ne peux ni arracher mon implant, ni me déconnecter du système, pourquoi ne pas l’utiliser contre lui ?
J’ai décidé de changer les images diffusées. J’ai décidé d’apporter au réseau ce qui me manque cruellement: des images qui parlent, qui revendiquent. Des images assemblées et structurées afin de construire un discours. Je veux donner un sens aux images que l’on peut si facilement capturées.
Alors je suis partie dans ma ville, avec les yeux grands ouverts, prête à capturer du réel.
Pendant, des jours, j’ai filmé le quotidien, mon quotidien. J’ai fait un constat amer, toutes les personnes autour de moi vivent rivées sur les images diffusées sur le réseau. Le contact humain, hors réseau, se fait rare. J’ai alors filmé ma solitude. J’ai récolté un grand nombre de séquences. Ce que peu de gens savent, alors que nous sommes tous nés avec ses implants-caméras, c’est que nous avons la possibilité de monter les images filmées. Nous pouvons changer le son, mettre de la musique, des bruits ou de la voix par dessus, nous pouvons changer la colorimétrie, passer au noir et blanc… Nous pouvons raccourcir des séquences, les couper et les assembler comme bon nous semble. Alors que nous avons cette technologie littéralement aux creux de nos yeux, très peu de personnes prennent la peine d’en faire usage.
Après une semaine de travail, j’ai enfin fait mon film. J’ai pu aisément le diffuser grâce au Réseau.
On verra bien, s’il sera à la base d’un changement sur notre manière de vivre ou s’il sera seulement perdu dans toutes les images du Réseau.

 


suite…