Du Super 8 au Smartphone.

Le super 8

Kodak en 1965 révolutionne le cinéma en commercialisant le super 8.
Il est plus accessible que le 16 millimètres, loin du format professionnel du 35 millimètres, le super 8, dérivé du format de pellicule cinématographique de 8 millimètres, est devenu le symbole du film amateur. Ce petit boîtier renferme la précieuse bobine de film argentique. Il est facile à trouver, facile à recharger, même en plein jour et surtout peu cher en comparaison des formats 16 et 35 mm trop onéreux et réservés à des amateurs plus aisés. Plus besoin de changer le film dans une chambre noir, plus besoin d’investir dans des bobines onéreuses : une petite boîte suffit désormais pour capturer les mouvements de vie. Il n’y a plus qu’à la mettre dans la caméra et ensuite à tourner. Mais qu’est-ce que les amateurs, équipés de leur caméra super 8 filment ? Des films de familles ! Comme les premières vues des frères Lumières ! Mais plus besoin d’être un riche bourgeois, ou un inventeur, pour pouvoir capturer des instants de vie sur pellicule et les visionner avec la famille, dans un moment de convivialité. Même des personnes modestes peuvent s’offrir le luxe d’impressionner la pellicule argentique de scénettes quotidiennes. Mais attention, la pellicule n’est pas infinie, il n’est pas question de filmer n’importe quoi ! Les premiers pas de bébé, le mariage d’un frère, le baptême d’une cousine, les vacances à la mer, la famille qui participe à une fanfare… Mais aussi, pour les plus créatifs, des petits films de fiction où l’on met en scène son frère, sa sœur, ses parents. On crée des décors, des costumes avec des bouts de ficelle et des vieux vêtements récupérés… On s’amuse et on film au rythme de la bobine qui se déroule dans le petit boîtier.
Et puis les caméras super 8 ont évolué avec le temps. En devenant plus faciles à manipuler, capables de capter les sons et de réaliser des effets spéciaux maison, les amateurs, ces « réalisateurs » maison, ont pu rythmer les films de famille ainsi qu’expérimenter, jouer avec la caméra, sans y perdre trop de temps. Pour les amateurs-expérimentateurs, avec des aspirations plus artistiques, ils ont pu jouer avec ses fonctionnalités pour créer des ambiances, de la narration, des textures d’images…
Le super 8 est aussi facteur de rapprochement familial, de lien entre les différents membres de la famille. Il permet d’emmagasiner des souvenirs familiaux et surtout de les montrer grâce aux projecteurs. Le super 8 est venu compléter l’album photo en archivant l’histoire familiale, en capturant les événements clés et en laissant chacun se réapproprier le souvenir au cours du visionnage. On se réunit, on mange,on parle, on discute, on complète d’anecdotes pendant la projection. On se rappelle et on se construit avec les souvenirs collectifs, ces tranches de vie capturées.

Le smartphone

Dans les poches, posez près de soi ou à la main, le smartphone suit son propriétaire. Ce n’est plus qu’un simple outil technique, c’est un compagnon, un assistant technologique indispensable au quotidien. Comme un animal, on commence à le dompter, à voir toutes ses fonctionnalités et puis il nous séduit. Il devient essentiel. Le compagnon se transforme en greffe cybernétique, un ajout au corps mais qui n’est pas (encore) fusionné dans la chair. Même si certains rêveraient de l’avoir fusionné à la main. Mais dans l’esprit, la fusion est quasi complète : si l’on perd son smartphone, on perd une part de soi.
Le téléphone rend l’humain plus performant en l’augmentant. Il est possible de tout faire sur un smartphone, et cela qu’importe la marque. Il permet de rester connecter au monde avec les réseaux sociaux, d’échanger et aussi de construire son image, son portrait virtuel, son moi numérique en créant et partageant des contenus : de l’image, de la vidéos, des likes, des partages…
Et quand il est oublié, c’est la catastrophe ! Comme un être cher, comme une part entière de soi, il manque. Pire, on se sent diminué. On cherche dans sa poche, on veut appeler quelqu’un, vérifier si on a reçu des messages, chercher un truc sur internet, écouter de la musique, prendre en photo ceci ou cela, se prendre en selfie, voir les infos… Mais ce n’est pas possible on a beau tâter ses poches, son poids est absent. La sensation du doigt qui glisse sur l’écran manque, on a pourtant tant envie de regarder, de faire glisser les informations, les images, les vidéos… On a envie de le saisir. On cherche à l’attraper mais en chemin on se rappelle qu’il n’est pas là. On tâte tout de même ses poches, dans l’espoir qu’il réapparaisse.
Et quand on l’a sur soi, quel plaisir ! Tout est faisable, tout est possible car ses capacités semblent infinies. On reste connecté au monde, on reste joignable, intégré dans un tout ; en osmose avec le réseau. Mais surtout on peut échanger, se divertir, travailler, jouer… Tant de possibilités au bout des doigts qu’il serait idiot alors de ne pas utiliser. Et puis tout est fait pour donner envie d’être utilisé ! La reconnaissance sur les réseaux sociaux, l’efficacité en restant connecté pour travailler dans toutes situations, les récompenses sur les jeux ou les applications de coaching de vie… On se prend en selfie le matin pour le mettre sur instagram, on attend les likes des followers. On prend en vidéo son chat pour le mettre sur sa storie snapchat. On travaille sur le drive avant d’arriver en cours ou au bureau. On se divertit en regardant une vidéo. On filme une scène d’agression pour garder une preuve mais aussi pour la poster sur les réseaux, pour être vu. On filme un paysage pour montrer au monde où l’on est, pour donner envie, rendre jaloux… Le téléphone pousse à l’obsession en touchant certaines cordes sensibles comme la récompense ou l’ego. On ne peut plus s’en passer, le besoin est trop fort. On veut le toucher, swiper, liker, follower, commenter, partager, photographier, filmer et surtout être aimer, être vu, exister dans le monde numérique, ne pas être un simple anonyme. On veut photographier et filmer tout et n’importe quoi ! Tout peut être capturé, stocké dans ce petit objet et, potentiellement, partagé plus tard. Pas de limite de place car sa mémoire semble infini. Et il est possible de faire le tri plus tard, quand on prendra le temps, que l’on ne prendra jamais.
Le smartphone prend petit à petit sa place dans l’existence et se rend vital. Mais il ne reste, au fond, qu’un outil. Et un outil n’est pas fatalement que le support d’obsession, il peut devenir autre chose en prenant le temps de l’apprivoiser sans se laisser absorber.

 


suite…