L’esthétique du militantisme : des formes historiques à réinvestir ?

Romain Lecler met en évidence les codes et la radicalité esthétiques des films militants. Nous retrouvons dans ce genre des motifs récurrents. D’abord la représentation de la lutte qui met en scène « l’affrontement et la confrontation » *. Les manifestations, les occupations d’usine et les rassemblements sont souvent portés à l’écran. La lutte montre aussi les forces de l’ordre, l’oppresseur qui « incarne la répression » * comme les policiers ou l’armée. Les oppresseurs sont aussi représentés par les patrons, les dirigeants ou toutes figures d’autorité, même si au fil du temps leurs places ont évolué.

 

Jeff WIDENER, Tank Man (L’homme tank) , 5 juin 1989, photographie argentique couleur prise à Pékin.

 

MARKER Chris et MARRET Mario, À Bientôt J’espère , 1967-68, photogramme tiré du film, 16mn, noir et blanc, 44 minutes, Groupe Medvedkine.

La musique et les chansons lors des occupations reviennent systématiquement, il s’agit d’un cliché des films militants. Les partis pris esthétiques, parfois contraints par le manque de moyens, sont radicaux par rapport au cinéma de l’époque. Par exemple, le dispositif cinématographique est « révélé ». Les micros et caméras apparaissent à l’image. Ces outils peuvent faire partie intégrante du film.
L’écrit occupe une place toute particulière et sert à appuyer le discours de manière explicite. Le cinéma militant est d’ailleurs qualifié de « cinéma tract ». L’écrit apparaît en encart, fait à la main, sur des banderoles, des affiches, etc. Il sert parfois à pallier le manque d’images ou une mauvaise qualité de son. Sa présence est particulièrement frappante dans Classe de lutte, où lors d’une séquence d’une minute apparaissent à l’écran plusieurs affiches militantes qui donnent le ton du film sans qu’aucune parole ne soit prononcée.

 

 

GROUPE MEDVEDKINE, Classe de lutte, 1968, photogrammes tirés du film.

 

C’est aussi un cinéma de la « débrouille », où pour combler des manques (de pellicule) les cinéastes récupèrent des photos, utilisent des zooms ou figent des séquences. La foule et les visages, les poings levés, les tensions entre plan large sur le groupe et plan rapproché sur l’individu se retrouvent disséminés dans la plupart des films comme symboles de la mobilisation. Cette imagerie ressort dans d’autres productions artistiques militantes. Certains cinéastes ou penseurs utilisent aussi des images d’archives, photographiques ou cinématographiques, et jouent sur le montage pour construire leur discours. La voix-off prend alors une importance capitale comme dans le film de Guy Debord La société du spectacle. C’est la complémentarité image et son ainsi que le montage qui donne du sens au film, reprenant ainsi les réflexions de M. Merleau-Ponty sur le film comme forme temporelle *.
Des vidéos militantes contemporaines réinvestissent certains de ces motifs comme chez les Femens. Elles mettent en scène l’écrit sur leurs corps ainsi que leur action durant des manifestations. Elles se montrent dans des situations de lutte avec les autorités, ce qui correspond à leur positionnement guerrier.

 

FENTON David, View of a line of Black Panther Party members as they stand outside the New York City courthouse under a portion of an Abraham Lincoln quote which reads « The Ultimate Justice of the People », avril 11 1969, photographie argentique noir et blanc.

 

 

THE RIAHI BROTHERS & FEMEN, How to become a Femen sextremist – Lesson 1, Everyday Rebellion, 2013, Golden Girls Filmproduktion & Filmservices et Mira Film, photogrammes tirés du film.

 

Mais comme le disaient les ouvriers des groupes Medvedkine, l’acte de militer ne se résume pas à la grève : le militantisme est quotidien.
Faut-il donc proposer des outils afin de permettre aux militants de réinvestir ces codes ou faut-il s’en détacher ? En travaillant avec la Station et à la Maison de Jeunes Citoyen, j’aimerais jouer sur les deux tableaux. Je souhaite les inciter à construire leur propre esthétique, en l’adaptant à leurs interlocuteurs, sans non plus renier cet héritage encore représentatif du militantisme.

 


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