Le cinéma militant, l’expression d’une voix « autre ».

Et le cinéma militant dans tout ça ? Cinéma politique par excellence.
Le cinéma militant est un genre peu connu et reconnu dans le milieu du cinéma, et encore moins par le grand public. Il est donc absent ou rarement évoqué dans les ateliers concernant le cinéma. Comme le souligne la revue Cinémaction n°110, la plupart des films de ce mouvement ont été peu conservés et diffusés, faute de moyens ou de volonté, ou encore par choix des collectifs de réalisation. Il est pourtant devenu un genre cinématographique à part entière dans les années 70 en France. Il a accompagné toutes les grandes luttes sociales des années 68 aux années 80 et continue de nos jours. Désormais, il est appelé « cinéma social » mais il est passé par toutes sortes d’appellations : militant, d’intervention sociale, etc. Comme le rapporte Romain Lecler, ce cinéma a été méprisé, notamment par la critique de l’époque pour qui « Cinéma militant = Cinéma chiant » (sic) *. Il est souvent associé au documentaire, mais a généré des œuvres de fiction, abordant des thèmes et des esthétiques variés. Les cinéastes de ce mouvement, souvent des apprentis, travaillent avec peu de moyens, d’où la connivence entre cinéma militant et amateur. Les films sont tournés en 16 mm et durent en moyenne 40 minutes. Les budgets étaient très modestes et les tournages pouvaient durer quelques jours comme des années. Ce cinéma restait majoritairement adressé à un public restreint : du cinéma de militant pour des militants.
Mais il a permis de porter à l’écran les revendications des « sans voix » à une époque où la télévision et le cinéma « étaient idéologiquement verrouillés » et « contrôlés par le pouvoir en place » *. Ce cinéma avait pour rôle de participer au processus démocratique en faisant de la contre-information. D’abord focalisé sur les grèves ouvrières et étudiantes de 68, le cinéma militant s’est ouvert à la question des immigrés, des femmes ou des paysans, comme le retrace le film Tous au Larzac.

 

ROUAUD Christian, Tous au Larzac, 2011, Elzévir Films et arte France Cinéma, documentaire complet.

 

Les cinéastes militants des années 68 étaient largement politisés à gauche, voire à l’extrême gauche. En témoigne le film Le Fond de l’air est rouge qui retrace l’histoire du militantisme de ces années, tourné vers les mouvements communistes, maoïstes ou trotskistes.

 

 

MARKER Chris, Le fond de l’air est rouge , 1997, Iskra, extrait et affiche du film.

 

Ce mouvement a aussi réinterrogé le cinéma dans le milieu professionnel, mais aussi dans son utilisation comme « arme politique », avec les États Généraux du Cinéma. C’est ainsi que sont nés des collectifs comme les groupes Medvedkine de Besançon et Sochaux entre 1967 et 1974, mais aussi des expériences artistiques et pédagogiques comme celle menée par Christian Zarifian à l’Unité cinéma de la Maison de la Culture du Havre. Il a travaillé à des ateliers de réalisation et d’initiation avec un groupe fréquentant un foyer de jeunes travailleurs havrais, entre juin et juillet 1969. Ils réalisèrent plusieurs films, loin des fantasmes de mai 68 et des réalisations militantes plus classiques, montrant une jeunesse désabusée, mais surtout les montrant dans leurs loisirs et non dans leur travail. Comme pour les ateliers contemporains, le réalisateur fait figure d’accompagnateur et non de censeur, le groupe choisit ce qu’il porte à l’écran. Chr. Zarifian explique sa démarche ainsi :

« Le principe est de travailler collectivement. Disons que le cinéma d’auteur est vraiment mort. On s’est jeté à l’eau… »

« Notre travail repose sur deux présupposés, à savoir :
1. Il n’y a pas « artistes » et « non-artistes »,
2. Il existe sûrement, potentiellement, dans les masses, une idéologie autre que l’idéologie dominante… » *

 

Donner la parole aux opprimés passe aussi par la participation et la transmission de savoir-faire cinématographiques. Ce genre de démarche est omniprésent dans ce cinéma. Mais il existe aussi des divergences. Certains donnent tout simplement la caméra aux ouvriers. D’autres organisent des projections-débats pendant le processus de réalisation pour recueillir les avis des militants non-cinéastes. Enfin, ceux comme Chr. Zarifian qui ne croient pas à l’utopie de donner la caméra aux travailleurs, proposent des ateliers ou des collectifs de réalisation dans lesquels militants, techniciens du cinéma et cinéastes travaillent ensemble à porter leur voix à l’écran.

Maintenant, la société a changé : l’écologie, le féminisme, le racisme, les questions de sexualité, ou le monde du travail contemporain comme avec le film Merci Patron ! sont nos sujets de luttes actuelles.

 

RUFFIN François, Merci patron !, 2016, Mille et une productions, Les Quatre Cents Clous, bande-annonce.

 

Ce n’est pas parce que les cinéastes ne sont plus aussi engagés que dans les années 70 que les militants ne devraient plus avoir la possibilité de porter leur cause par le film. Au contraire, ces derniers ont désormais la possibilité de filmer par eux-mêmes avec leurs propres moyens !
C’est pour cela que je m’intéresse au cinéma militant. Si l’éducation à l’image propose une expression personnelle et artistique, par mon projet je souhaite tendre vers de l’expression plus politique, qui porte un regard sur la société avec des voix différentes.

 


suite…