Une pratique artistique comme support de militantisme.

Comment l’art, et dans notre cas le cinéma, peut-il être politique ?
Nous pouvons considérer l’art comme beau, selon la définition kantienne « le beau est l’objet d’une satisfaction désintéressée » *. Le beau est un jugement esthétique qui tend à être partagé par tous, mais qui n’a aucune preuve de son universalité. L’art est-il uniquement la beauté ?
Le terme « politique » est polysémique. Mais j’ai choisi de me concentrer sur son sens grec, qui qualifie les rapports dans une société organisée. Aristote disait que « l’homme est un animal politique » *. Il ne peut vivre qu’en société, dans la cité, et que cette société, dans laquelle il s’épanouit et peut donner le meilleur de lui-même, est soumise à des règles sociales. La politique implique aussi un pouvoir de décision concernant le collectif. En démocratie, ce pouvoir est censé être détenu par le peuple. Le politique englobe actions et décisions pour le bien commun.
Walter Benjamin constate que la population, la masse, et notamment les couches les plus pauvres, cherchent à retrouver ses droits et des conditions de vie décentes. Pour organiser ces masses, les états totalitaires leur offrent la possibilité d’exprimer leur « nature », via le cinéma qui permet de les filmer et de reproduire leur image. Les états totalitaires ont trouvé l’aboutissement de l’esthétisation des masses dans la représentation de la guerre. La guerre est belle à voir et à filmer, comme en témoigne la prolifération d’images d’archives sur le sujet, qui se retrouvent dans certaines séquences de La société du spectacle de Guy Debord.

 

DEBORD Guy, La Société du spectacle, 1973.

 

Les états totalitaires font de la guerre un spectacle en jouant sur la nouvelle perception des masses offerte par les machines. Cette image réduit alors l’homme et la technique à des machines à tuer, la technique devient un vecteur de destruction et d’aliénation. Le film ne cherche pas à équilibrer homme et technique, mais à utiliser ce déséquilibre au profit d’une doctrine. »Voilà où en est l’esthétisation de la politique perpétrée par les doctrines totalitaires. Les forces constructives de l’humanité y répondent par la politisation de l’art » *. W. Benjamin constate-t-il alors que les artistes ont politisé leurs créations pour contrebalancer cette utilisation de la technique ?
Le cinéma est un art politique par sa nature, car destiné aux masses et à la réception collective en perdant sa valeur rituelle. L’art est politique, car l’artiste tient un rôle dans la cité. La question est finalement de savoir comment cette forme d’art peut influencer la société et transformer son organisation. Il peut aussi bien revendiquer, critiquer, dénoncer, faire rêver ou témoigner.

Le cinéma aide à rétablir un juste équilibre entre l’homme et la technique de sorte que celle-ci ne les transforme pas en objet, c’est le cas dans le film de Charlie Chaplin dans Les Temps Modernes, où le personnage de Charlot d’abord englouti par la machine, le travail à la chaîne, arrive à se libérer de sa condition. Il permet de lutter en dénonçant les doctrines d’états totalitaires qui cherchent à régir une société sans chercher à faire sortir le meilleur de l’homme.

 

CHAPLIN Charlie, Les Temps Modernes , 1936, United Artist, photogramme tirédu film.

 

De nouveau, Charlie Chaplin nous en livre un exemple à travers Le Dictateur, en jouant sur le burlesque où il met en image le danger du nazisme naissant et montre l’acharnement contre les juifs allemands. Ce film est prémonitoire de la politique d’Hitler.

 

CHAPLIN Charlie, Le Dictateur, 1940, Charlie Chaplin Productions, photogramme tiré du film.

 

Le cinéma peut être l’instrument de cette doctrine comme en témoigne Romain Lecler ou Maurice Mourier. D’ailleurs, le cinéma militant dépeint souvent la société d’un point de vue de gauche, soumis à une sorte d’endoctrinement. Il est alors un film de propagande. Mais certains films n’en sont pas explicitement, comme les films de Sergueï Eisenstein, qui valorisent et magnifient une vision du monde, une idéologie, comme ici une vision soviétique de la société. Il peut proposer des utopies sociales et faire rêver. Le cinéma est aussi témoin, comme dans le film Les Invisibles, qui traite de l’homosexualité. Il permet de reconstituer le puzzle de l’histoire et de notre société par les témoignages de personnes considérées comme marginales à leur époque.

 

LIFSHITZ Sébastien, Les Invisibles, 2012, Ad Vitam, affiche du film.

 

LIFSHITZ Sébastien, Les Invisibles, 2012, Ad Vitam, bande-annonce du film.

 

Comme toute technique et tout outil, le cinéma dépend de ce que nous en faisons. Le film offre la possibilité d’un moyen de perception du monde différent et un moyen d’expression accessible au grand public. Comme le souligne W. Benjamin, cette perception nous ouvre un champ d’action, qui nous paraissait avant impossible, via l’œil de la caméra. Mais elle peut être à double tranchant : elle peut aussi bien nous illusionner, en nous coupant de la réalité, tout comme elle peut nous ouvrir l’esprit en mettant en lumière une réalité.
En rendant la masse « actrice » de cette forme d’art par la réalisation de films, le cinéma peut aider à l’organisation de la société en faisant entendre d’autres voix et en montrant d’autres points de vue. La pluralité des points de vue peut alors aider à équilibrer la société, c’est aussi une manière de participer à la démocratie. Lutter par une forme d’expression artistique donne une autre ampleur à la lutte et une autre réception. C’est ce que proposent les artistes de Tools for Actions. En fournissant des sculptures gonflables aux militants, ce collectif d’artistes incite à manifester de manière chorégraphique et non violente. L’expression artistique est alors au service des militants, non pas parce que « l’art est un miroir de la société, mais parce qu’il est un marteau pour la remodeler » *.

 

TOOLS FOR ACTION, photographies tirées du site tools for action.

 

TOOLS FOT ACTIONS, Instruction Video Inflatable Cube, 2016, disponivle sur le site, YouTube et Vimeo.

 


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