La pratique amateure, une pratique de la démocratie.

« Lorsque la censure décourage les réalisateurs de métier, et que les distributeurs rejettent les projets qui leur semblent inhabituels, nous aimerions que les amateurs prennent la relève et fassent eux-mêmes le cinéma dont on les prive. »
Raymond Bordes (extrait Les Temps Modernes, de juin 1957), fondateur de la cinémathèque de Toulouse *.

 

Patricia R. Zimmermann considère les pratiques amateures comme essentielles au bon fonctionnement démocratique. Effectivement, « divers systèmes de communication amateurs » sont autant de « possibilités révolutionnaires pour la démocratie » *. En plus de garder en mémoire à une échelle locale, et non globale, des comportements sociaux à travers les films familiaux, les films amateurs permettent d’envisager l’histoire et la société à travers de multiples points de vue. La pratique vidéoamateur a notamment permis d’apporter des compléments à l’Histoire officielle, véhiculée par les médias traditionnels, en filmant des luttes, des mouvements de contestation qui n’étaient pas couverts par les médias. C’est le cas pour des films militants concernant les droits civiques dans le sud des États-Unis. Même si dans les années 50, l’industrie du cinéma a tenté de formater la pratique amateure à leur image, par l’idéalisation du style hollywoodien et « l’idéologie familialiste patriarcale », le cinéma amateur a fait preuve d’innovation esthétique, mais a aussi pris part au combat politique qui oppose professionnel et amateur *. Cette fracture entre le cinéma à l’esthétique professionnelle, qui demande un savoir-faire, et le cinéma qui porte un regard critique sur la société existe dans les espaces amateurs. Roger Odin, avec son expérience des ciné-clubs, narre le tabou que constitue le cinéma social au sein de cet espace amateur des ciné-clubs. Ces derniers proclament vouloir faire du cinéma « de qualité ». Mais finalement, ils réalisent des films « cartes postales », beaux et démontrant des qualités techniques, mais creux *. La production d’images différentes à celles proposées par l’industrie audiovisuelle constitue une pratique démocratique. La possibilité de porter des voix différentes que celle proposée par l’industrie permet d’avoir, par la diversité des opinions montrées, un recul critique sur nos sociétés.
De nos jours, par la démocratisation des moyens d’expression via les réseaux sociaux par exemple, avec certaines tendances comme les Hashtags, chaque individu a la possibilité de soutenir ou de lutter pour une cause. Par exemple, nous voyons émerger des contenus comme « Tout le monde s’en fout » ou encore « Bonjour Tristesse », des chaînes YouTube qui portent un regard critique. Leurs manières de militer sont inhabituelles et proposent un message dissonant par rapport à certains médias traditionnels.

 

ET TOUT LE MONDE S’EN FOUT, La révolte, épisode 20, février 2018.

 

BONJOUR TRISTESSE, Les milliardaires sont des terroristes, épisode 81, mars 2018.

 

Google et son programme YouTube Creators for Change, créé en 2016, Toi-même tu filmes, en partenariat avec YouTube, met en avant des créateurs « qui luttent contre la xénophobie, l’extrémisme et la haine, en racontant des histoires porteuses de changement positif » *. Ils réalisent des ateliers de création sur ces thèmes en milieu scolaire, pour proposer une pratique politique et critique de YouTube. Cette initiative s’inscrit tout à fait dans ma démarche de designer, où l’expression artistique rejoint l’expression engagée et militante.

 

GOOGLE FRANCE, Toi-Même Tu Filmes avec YouTube, février 2018, vidéo de présentation pour la saison 2.

 

Comme le dit Muriel, « L’union fait la force » . S’exprimer individuellement sur le net est simple.
Mais construire et porter un discours collectif est plus complexe. Le designer peut alors apporter des outils afin de favoriser une expression collective construite, des outils de création collaboratifs. L’amateur, dans mon projet, désigne aussi bien l’usager qu’une posture vis-à-vis du cinéma « légitime ». Entre pratique décomplexée et pratique politique, je souhaite injecter ces principes aussi bien dans ma démarche pédagogique que dans la forme esthétique de mes productions.

 


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