La posture de l’amateur.

L’important est d’avoir envie et de prendre du plaisir dans l’expression. Même si cela peut faire peur, car cela signifie sortir quelque chose de soi pour l’exposer aux autres et à leur jugement. Se rendre compte de ses capacités créatives en rendant sa création publique permet de se valoriser.
Comme les cinéastes militants qui jouent de leur peu de moyens, j’aimerais valoriser la pratique amateure. D’une part en faisant utiliser les moyens du bord aux usagers, mais aussi en impulsant une posture de l’amateur : celui qui fait par passion, par plaisir et qui s’affranchit du savoir-faire professionnel, comme le cinéaste familial *.
Bernard Stiegler propose de penser le destinataire des objets industriels en terme de praticien. Pour cela, le récepteur et le producteur doivent être intégrés à la sphère de production et devraient, idéalement, être la même personne, ce que permet en l’occurrence Internet. Le praticien est un « amateur », il doit éprouver une forme d’amour pour l’objet, un désir et non un besoin ni une pulsion. Ainsi la posture de l’amateur rejoint la nécessité de pratiquer pour apprendre.
Comme le dit Matt Thrift, les films amateurs n’auront jamais, ou très rarement, le standing des blockbusters américains. Mais ils n’ont pas besoin de l’avoir, bien au contraire. François Truffaut, en parlant du cinéma de son époque, alors enfermé dans une idéologie et une imagerie bourgeoises, le décrivait comme « le triste cinéma de la qualité » *. La qualité esthétique n’est pas la seule qualité qui fait un film. Avec la multiplication des images, nous avons accès à des styles de vidéos, mais aussi de contenus audiovisuels très différents, qui peuvent devenir des références.
L’important finalement est pourquoi nous faisons le film, mais aussi de prendre du plaisir à le faire. Cette approche décomplexée de la pratique du cinéma, cette pratique amateure, est le fil rouge de toute la carrière de Michel Gondry. D’abord avec le film Be kind Rewind, sorti en 2008, qui met en scène deux propriétaires d’un vidéo club contraints de retourner tous les films de leur commerce suite à un accident. Ils rejouent alors des films comme Robocop ou encore Ghostbusters avec une caméra et les moyens du bord. Ce film est à l’origine du mot et de la pratique du « suédage ». Cette pratique de cinéphiles consiste à rejouer des films à gros budgets entre amis, en les condensant et avec des bouts de ficelle. Cette pratique demande une certaine ingéniosité et inventivité, car il faut parfois refaire des scènes avec des effets spéciaux sans moyens.

 

 

 

 

GONDRY Michel, Be Kind Rewind, 2008, New Line Cinema, affiches et photogramme tiré du film.

GONDRY Michel, Be Kind Rewind, 2008, New Line Cinema, extrait du film.

 

Michel Gondry va encore plus loin en créant en 2011 L’usine à films amateurs. Cette fabrique itinérante de films met gratuitement à disposition des décors de cinéma pendant trois heures à des groupes d’amateurs. Pendant ce temps, le groupe doit créer une histoire, choisir les décors et les accessoires, se répartir les rôles, tourner le film et finalement voir leur film projeté sur grand écran. Ils n’ont qu’un caméscope et un micro pour filmer. Les médiateurs sur place peuvent aider les participants. Le choix du scénario se fait démocratiquement. L’idée de M. Gondry pour ce projet est de donner la possibilité au public de créer son propre divertissement plutôt que de le « subir ». Il propose alors une approche décomplexée en donnant volontairement une caméra non professionnelle et peu de temps. Les médiateurs ne donnent pas de leçon de cinéma accélérée avant le tournage, ils sont là pour accompagner le groupe. Les participants doivent s’amuser à tester, à faire.

 

 

GONDRY Michel, L’usine de films amateurs, fabrique installation itinérante, une vingtaine de décors de cinéma (entre 15 et 25 selon les lieux), 2011-…, affiche, photogramme et photographie d’un décor.

 

Étudiants en Dsaa de l’ESAAT, Depuis que Guy, 2015, dans le cadre de L’usine  de films amateurs de la Condition Publique de Roubaix.

 

Même si le « suédage » n’est pas le genre de pratique vers laquelle je souhaite orienter mon projet, cette mise en valeur de l’amateur me semble primordiale pour favoriser l’expression par le film. L’usager n’est pas contraint par des règles du cinéma, il n’a pas d’impératif esthétique. C’est ce qu’il a à dire qui est important. Je pense que c’est aussi par la pratique et l’auto-analyse que l’assimilation des règles et une rigueur esthétique viendront.
D’où la dernière étape de la valorisation par la projection publique du film *. En tant que designer, travailler sur l’expérience de diffusion avec les usagers est une étape non négligeable. Nous pourrons alors concevoir la diffusion selon le message et le public à qui s’adresse le film, mais aussi selon le contexte.
C’est cette posture de l’amateur, celui qui fait avec plaisir et avec les moyens du bord que je souhaite injecter dans mon projet et dans l’esthétique de mes productions graphiques. Par exemple, en jouant sur des typographies faites à la main, des formes organiques, comme faites à la main, pour retranscrire cette spontanéité de l’amateurisme mais aussi pour garder l’esprit « moyens du bord ».

 


suite…