La distinction professionnels et amateurs aujourd’hui.

La distinction entre professionnel et amateur a toujours cours dans le cinéma. Pour exemple, l’hésitation de Patrice Leconte à présider le 13e Mobile Film Festival, un festival qui propose de faire des films d’une minute avec un téléphone:
« Ça m’énervait qu’on puisse faire des films avec un portable… » *.
Cela montre que certains professionnels se sentent menacés par les pratiques amateures qui peuvent les concurrencer ou qu’ils ont du mal à accepter ces évolutions dans les pratiques. A contrario, déclare Muriel J. lors de notre rencontre sur le sujet de la vidéo :
« On n’a jamais eu de bénévoles qui s’y connaissaient. »
Certains amateurs s’interdisent de faire, car ils n’ont pas la légitimité du professionnel, de celui qui détient un savoir-faire ou un savoir spécifique. Ils ne se sentent pas légitimes comme je ne me sentais pas non plus légitime au début de ma réflexion. Malgré ces distinctions, il existe une perméabilité entre ces deux espaces, en particulier sur le plan technique.
Cette perméabilité transparaît quand certains cinéastes, et ce tout au long de l’histoire du cinéma, s’emparent du matériel amateur et proposent par là même une réinterprétation de la grammaire cinématographique, en utilisant les possibilités des outils. En effet, avant la télévision, il existait une distinction technique entre cinéma professionnel tourné en 35 et 70 mm, et un cinéma amateur tourné en 9,5, puis en 8 et le super 8. Mais avec l’apparition du format 16 mm de la télévision, les clivages, sur le plan technique, se sont brouillés. Avant cela, une personne tournant en 35 mm était considérée comme un cinéaste, c’était son métier. Désormais avec les téléphones et les mini caméras, cette distinction uniquement basée sur la technique ne fonctionne plus.
Il est intéressant de constater que peu de réalisateurs s’emparent du smartphone pour réaliser des films « officiels », diffusés ensuite dans le circuit professionnel. Tangerine, réalisé en 2014, par Sean Baker, Détour, réalisé en 2017 pour Apple, par Michel Gondry et Unsane de Steven Soderbergh, dont la sortie est prévue en mars 2018, sont les seuls exemples connus.

 

SODERBERGH Steven, Unsane, sortie prévue en mars 2018, bande-annonce.

 

Certains voient uniquement le smartphone comme une caméra plus accessible, qui permet de s’affranchir des contraintes économiques. D’autres comme Sean Baker y voient un intérêt esthétique. Filmer avec un smartphone fait plus « vrai », plus authentique, et permet de filmer au plus près ses personnages. D’un point de vue pratique, il permet aussi de filmer clandestinement, car les gens sont habitués à cet outil, plus qu’à une caméra de cinéma. Pour Tangerine, qui montre des personnages marginaux, la technique est aussi en phase avec le propos, en filmant de manière marginale.

 

BAKER Sean, Tangerine, 2015, images de tournage.
Steven Soderbergh travaillant avec une caméra professionnelle. Photographie : S. Terracina.

 

Mais si tout le monde peut filmer, tout le monde n’est pas forcément cinéaste. Car être cinéaste, comme le dit René Prédal, c’est aussi porter un point de vue. Avec plus de 30 millions de personnes en France qui possèdent un smartphone, il existe 30 millions de points de vue potentiels, mais encore faut-il l’impulsion pour commencer à filmer. C’est à cet endroit-là que le designer peut aussi intervenir. Déjà en faisant sauter cette distinction entre professionnel et amateur, tout en valorisant ce dernier.

 


suite…