Les pratiques amateures dans l’histoire du cinéma.

Le cinéma ne serait-il pas à l’origine une pratique amateure ?
Les premières vues des frères Lumières ne sont pas tant des œuvres cinématographiques que des films de famille ou des captures du réel. Surtout en ce qui concerne les vues tournées par les frères eux-même. C’est en réalisant de multiples vues qu’eux-mêmes, leurs opérateurs et d’autres, ont au fil du temps ébauché un langage artistique par le film *.

 

LUMIÈRE Louis, Le repas de bébé, 1895.

 

N’oublions pas que le cinématographe est avant tout un produit qui a été beaucoup acheté par les forains, il n’est pas pensé dans un but artistique, mais dans un but commercial, pour le grand public. Il a pour vocation de capturer le réel, à l’instar de la photographie, mais en captant le mouvement en plus.
Tout au long de l’histoire du cinéma, comme le remarque René Prédal, il y a eu des évolutions techniques pour des raisons commerciales qui ont entraîné une démocratisation des outils. Les constructeurs ont vu dans l’amateur une cible de choix, car le cinéma permet, entre autres, d’immortaliser les moments familiaux importants. Entre 1895 à 1920, les constructeurs conçoivent une multitude d’appareils de cinéma simplifiés, destinés aux particuliers, sans qu’un seul ne réussisse à s’imposer. En 1900, le Chrono Poche se commercialise. Cet appareil portatif, commercialisé par la firme Gaumont, qui est comme le cinématographe réversible, sert à filmer de courtes séquences de 40 secondes sur une pellicule de 15 mm et ensuite à les projeter. Il ne rencontre pas non plus le succès commercial escompté.

 

Photographie d’un Chrono poche issue du site Upopi.

 

Dans les années 30, des revues et des manuels destinés aux amateurs voient le jour. Cependant, comme le rapporte Patricia R. Zimmermann, ces revues mettent le cinéma hollywoodien et son esthétique, « le style classique », sur un piédestal. Ils incitent les amateurs à le prendre comme la référence en terme de « perfection cinématographique » et à le copier dans leurs propres réalisations *. Puis, au fur et à mesure, des formats (de pellicule) différents et plus abordables comme le 16 mm ou le 8 mm voient le jour, avec des caméras adaptées. De nouveau dans les années 30, des clubs et des concours amateurs sont créés, même si ceux-ci prônent une esthétique du film, un cinéma « de qualité » et cherchent à faire aussi bien que le cinéma professionnel, comme le rapporte Roger Odin. Puis arriva le Super 8 en 1965.

 

Photographie d’une caméra Super 8 tirée du site Video and filmmaker.

 

Photographie d’une caméra Super 8 tirée du site Lights in the Attic Creative Media.

 

Beaucoup plus abordable pour toutes les classes sociales et support de multiples innovations technologiques au fil du temps, comme la couleur ou la prise de son synchrone, il est devenu l’emblème du film amateur. Mais en plus de servir aux films de familles, il est aussi utilisé comme moyen d’expression pour la contre-culture ou les mouvements militants dans les années 70 et 80. Enfin dans les années 80 jusqu’à nos jours arrivent la vidéo puis le numérique avec les caméscopes divers et miniaturisés, et enfin les smartphones équipés de caméra. Avec le temps, tous ces outils sont de plus en plus abordables financièrement *.
L’amateur est souvent considéré dans le cinéma de manière péjorative. Il est synonyme de mal-fait, de film de famille, moins noble que les films de fiction, d’images populaires, moins importantes que les images légitimes. Mais l’amateur englobe une multitude de pratiques qui ne se limitent pas aux films familiaux : recherches esthétiques, contre-culture, cinéma militant ou expérimental sont aussi associés à l’espace amateur, car ils en utilisent les mêmes moyens. La plupart de ces cinéastes utilisent des moyens très modestes et diffusent leurs créations hors du circuit traditionnel des salles de cinéma ou de la télévision.
De nos jours, les pratiques amateures sont multiples et produisent des images abordant plein de sujets différents : vidéastes sur YouTube, vidéos Instagram, ou même les personnes qui filment au quotidien des scènes anodines avec leur smartphone.
Les films « officiels » ne sont plus les seules références culturelles communes *, car avec la création d’internet et la démocratisation des outils, de toutes nouvelles réalisations audiovisuelles ont vu le jour, notamment sur des plateformes comme YouTube. La hiérarchie entre les images « légitimes », ou « officielles », et les images amateures s’atténue.
En 2013, 21 millions de personnes en France utilisaient un smartphone, pour 30 millions aujourd’hui *. Les drones et les tablettes sont de moins en moins chers et vendus dans des commerces grand public comme la FNAC. Il existe de plus en plus de logiciels gratuits ou libres pour éditer ou retravailler le film. En plus de ces outils de captation et de « travail » du film, les outils de diffusion ont aussi évolué. Avec internet et certaines applications, nous pouvons diffuser et partager des films très facilement. Nous assistons à une démocratisation des techniques et des connaissances : tout est accessible sur le web. Internet permet l’émergence de contenus sur les moyens de faire du cinéma, avec des sites, des forums, des tutoriels ou des chaînes de vulgarisation.
Par cette démocratisation, nous avons accès à une multitude d’images, fixes ou en mouvement, et inconsciemment nous en assimilons les codes. Certaines règles du cinéma sont assimilées sans avoir besoin de passer par une école. Internet permet aussi de partager des points de vue, des combats et des luttes.
L’histoire de ces pratiques et l’émergence de nouvelles pratiques amateures enrichissent ma réflexion ainsi que mon approche de designer.

 


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