Des principes pédagogiques à réinvestir.

À travers mes recherches et mes expériences en atelier, j’ai pu faire émerger des principes pédagogiques qui reviennent systématiquement dans les ateliers d’initiation et de pratique du cinéma. Ces grands principes récurrents sont à réinvestir dans mes futurs ateliers et doivent être pris en compte dans les propositions de design pour le projet.
Avec B. Labourdette, nous avons échangé sur sa pédagogie et sa manière d’envisager ses ateliers *. L’atelier est comme une micro-société où chacun doit pouvoir trouver sa place, il est important de créer un climat de confiance pour que les participants puissent créer et s’exprimer sans crainte de jugement ou de sanctions. En tant qu’animateurs, nous détenons un savoir. Nous sommes dans une position de pouvoir par rapport aux autres. Nous devons donc créer cette confiance et pour B. Labourdette, cela passe par l’écoute. D’abord en prenant en compte les idées et la parole de chacun, mais aussi en proposant un atelier assez ouvert pour permettre à chacun de s’approprier la méthode ou les supports d’expression proposés. Il ne faut pas imposer, mais proposer. Les participants doivent prendre plaisir à faire et pas uniquement faire par obligation. Nous retrouvons ce principe dans l’étude de terrain d’Anthony Pecqueux concernant la réalisation d’un film participatif créé avec des adolescents de 12 à 17 ans, au pied d’un immeuble dans un quartier populaire en périphérie de Lyon. Ce cycle d’ateliers ouverts et hebdomadaires s’est déroulé entre le printemps et l’automne 2012, il est animé par un éducateur de la Maison des Jeunes et de la Culture du quartier et deux intervenants-artistes de l’association lyonnaise AADN, spécialisée dans les arts numériques. Comme les deux artistes étaient étrangers aux quartiers et que le dispositif participatif était ouvert, sans obligation de rester ou de revenir, ils ont dû « susciter la confiance des participants » *. Cela passe en particulier par la conversation, mais aussi par leur rôle. Même si dans l’étude, ils censurent certaines idées, ils sont surtout là pour impulser le travail de création et orienter les adolescents dans la participation au film. Cependant, la voix des adultes encadrants est mise au même niveau que celle des adolescents participants : ils ont tous un pouvoir de décision et d’appropriation du film. Quand les adultes censurent une fois, ils contrebalancent en laissant la main aux adolescents pour d’autres choix. En brisant la hiérarchie encadrants/participants, et en faisant en sorte que chacun puisse se retrouver dans ce film participatif (par des choix de réalisation, de narration, mais aussi de rôles dans le film). La confiance, même si elle est fragile, se crée et permet une plus grande liberté dans l’expression. Les intervenants construisent le projet avec les participants.

Pratiquer et expérimenter sont aussi des principes importants. Comme me l’a confié Anna :
« Après un an et demi de licence, je ne suis pas sûre d’être capable de refaire un film. »
« Savoir » est peut-être une étape importante, surtout si nous souhaitons apprendre des règles du cinéma, mais « faire » est encore plus instructif. Comme le dit B. Stiegler, pratiquer fait partie du processus d’apprentissage.
Pendant l’atelier Pocket Film, j’ai pu constater que pouvoir pratiquer, faire, dans une initiation à une pratique artistique, est primordial. Son atelier se présentait sous la forme d’un cours magistral, où Laurent Antonczak nous montrait les principes de réalisation qu’il voulait nous transmettre. La plupart du temps, les explications théoriques étaient suivies d’une mise en pratique qui permettait de mieux assimiler les savoirs énoncés.

 

Image de couverture pour l’atelier Pocket Film, Le Shadok. Photographie : inconnu.

 

Croquis de la disposition lors de l’atelier Pocket Film.

 

De plus, pratiquer permet de mieux connaître son outil et ses possibilités. J’ai pu appliquer cela lors d’un atelier mené à la Station le 3 mars 2018. Durant l’atelier, j’ai évoqué la possibilité de faire du « tourné-monté » avec la plupart des smartphones ce qui évite de passer par le montage. J’ai ensuite proposé aux participants de filmer le résultat de l’atelier, une carte mentale collective, avec leur téléphone. La plupart en ont profité pour expérimenter cette méthode car aucun, jeune ou moins jeune, ne connaissait cette fonction.

 

Photographies de l’atelier du 3 mars 2018 à la Station, de nouveau prises avec mon smartphone.

 

 

Vidéos réalisées par deux bénévoles de la Station, Léo et Célia, avec leurs smartphones lors de l’atelier du 3 mars.

 

Enfin, l’un des principes les plus importants est la projection des films réalisées. La pratique créative est de s’adresser à un autre, ce qui peut faire peur, d’où l’importance de la diffusion, qui doit être organisée par les « filmeurs ». S’adresser à un autre oblige à s’intéresser au langage et à en faire usage *. Comme le dit B. Labourdette ce n’est pas tant la maîtrise de la technique qui compte, mais « pour qui, pour quoi je vais faire un film ? ». Pour lui, l’objectif d’un film est d’être montré, la projection est la finalité. Montrer le travail de chacun, qu’il soit individuel ou collectif, permet d’une part de valoriser l’autre et d’autre part de s’améliorer en se confrontant aux regards et aux réactions d’un public. Le principal est de toujours pousser à la bienveillance, le but n’est pas critiquer le film, mais de relever les points positifs et de relever aussi les passages qui fonctionnent moins en proposant d’aller plus loin. C’est aussi la méthode de L. Antonczak : comme chez B. Labourdette, chaque atelier se termine, idéalement par une restitution collective du travail effectué. Dans le cas de l’étude d’A. Pecqueux, regarder après coup la séquence filmée fait partie du processus d’apprentissage. Les participants regardent la séquence et peuvent alors constater et analyser d’eux-mêmes le film, en proposant des ajustements, de refaire telle ou telle séquence, une continuité, ou en validant un passage. Le retour direct permet aussi l’amélioration en direct. Lors de mon atelier à la Station, j’ai proposé aux participants de voir les films réalisés en fin d’atelier. Cela a permis de les mettre en confiance sur l’instant et pour la suite, en leur montrant leur capacité de créer avec des outils quotidiens. Comme vu précédemment, la projection est aussi un moment important dans le cinéma militant et le cinéma dit « social ». Elle est support de débats et d’échanges sur le sujet filmé.
Tous ces principes pédagogiques sont à réinvestir idéalement dans mon projet de design. Bien sûr, certains sont utopiques et peuvent être difficiles à adapter à des contextes réels. Cela m’a permis de dégager des éléments incontournables qui vont nourrir mon projet de designer.

 


suite…