Le cinéma militant et sa réflexion sur la transmission.

Le cinéma militant, qui a vu ses heures de gloire dans les années 70, a été l’un des genres à s’intéresser à la transmission et à l’implication des amateurs dans le processus de création d’un film. Cette démarche va de pair avec la politisation du cinéma et des cinéastes, notamment avec les États Généraux du cinéma en mai 68, qui accompagnait le mouvement contestataire général en France, en proposant de réformer le cinéma pour sortir des diktats de l’idéologie « petit-bourgeois » transmis par le cinéma de l’époque. Ces états des lieux interrogent les sujets portés à l’écran aussi bien que les conventions cinématographiques que la réalisation collaborative entre artiste et sujets filmés. Un exemple particulièrement intéressant lors de cette période de chamboulements et d’interrogations dans le milieu de cinéma est l’expérience des groupes Medvedkine.
En 1967, durant l’occupation de l’usine de textile Rhodiaceta à Besançon, le comité de grève souhaite développer l’animation culturelle, notamment par la diffusion de films militants. Cette grève est la plus longue depuis 1939, et elle annonce les événements de mai 68. Chris Marker reçoit alors une lettre du CCPPO (le centre culturel populaire) des personnes participant à l’animation de l’occupation de l’usine, dont fait partie Pol Cebe, qui participera ensuite au groupe Medvedkine. Chris Marker et Mario Marret apportent des films. Les cinéastes en profitent pour filmer la grève sur place. Ils réalisent alors À bientôt, j’espère diffusé à la télévision en 1968, ce qui est rare pour un film de ce genre. Ce film est réalisé bénévolement par les deux cinéastes avec l’aide de Pierre Lhomme et Antoine Bonfanti.
Mais les ouvriers sont mécontents : ce film porte un regard « parisien » sur leurs actions et ils ont l’impression d’avoir été filmés « comme des phoques au Pôle Nord » (en référence à M. Marret qui venait de réaliser des films sur le Pôle Nord). Les ouvriers soutiennent que l’acte de militer ne se résume pas à une grève : pour eux le militantisme est quotidien.

 

MARKER Chris et MARRET Mario, À Bientôt J’espère, 1967-68, photogramme tiré du film.

 

Alors une expérience sociale audiovisuelle naît : les groupes Medvedkine. Le court-métrage La charnière montre les débats et réactions « sonores » après la projection du premier film et donneront finalement naissance au premier groupe Medvedkine.

 

MARKER Chris et MARRET Mario, La Charnière, 1968, photographie de la projection d’À Bientôt J’espère, qui a donné lieu à des réactions sonores.

 

Ces deux groupes, composés de techniciens du cinéma, mais aussi d’ouvriers, collaborent à la création de films militants. L’un est basé à Besançon et l’autre à Sochaux, ils sont actifs entre 1967 et 1974.
Des cinéastes et des techniciens organisent des stages et des ateliers de formations. Ils font venir du matériel, comme une table de montage, pour pouvoir réaliser des films sur place avec les ouvriers militants. Les groupes réalisent par la suite plusieurs films, dont Classe de Lutte, en 1969, qui retrace le parcours d’une femme qui entre dans le militantisme et montre son quotidien.

 

GROUPE MEDVEDKINE, Classe de lutte, 1968, photogramme tiré du film.

 

D’après Christian Corouge, l’un de ses membres, le groupe de Sochaux était très différent de celui de Besançon:
« Nous étions un peu plus jeunes. Nous étions tous sous l’influence du mouvement de Mai, déjà politisés avant d’entrer dans le monde du travail. Nous n’avions pas leur conception du militantisme. La nôtre était plus joyeuse, plus désordonnée. Nous voulions faire entrer la littérature, le théâtre, le cinéma dans les usines comme autant de moyens d’en sortir les ouvriers(…) »*.

Cet exemple montre l’importance de l’échange entre les professionnels et les amateurs, le film est collectif. Pour porter la voix des militants, il est primordial qu’ils aient un rôle actif dans la création du film. Car même s’ils ne savent pas (encore) comment le montrer, les militants savent ce qu’ils veulent montrer. L’existence de deux groupes permet de voir que la conception du militantisme, même dans des milieux similaires, peut-être très différents.
Dans un contexte contemporain, Michel Cordina a mené avec les jeunes de la Maison des Jeunes Citoyens de Schiltigheim sur l’année 2016-2017 le projet À vos actes, prêts ? Libertés! . Il s’agit d’un web-documentaire réalisé de A à Z avec les jeunes de la MJC sur la liberté d’expression. Des scénarios en passant par les contenus et par la création du site, tout le web-documentaire a été créé avec l’équipe de jeunes qui a participé au projet. Michel Cordina a participé à la création du documentaire en tournant quelques scènes, mais aussi en apprenant aux jeunes comment utiliser le matériel et des bases de langage cinématographique. De plus, en laissant une grande liberté d’expression aux cinéastes en herbes, le documentaire est une œuvre unique et collective. Les jeunes ont choisi de mixer les types de contenu en passant d’interviews, de tableaux vivants à des vidéos évoquant la fiction, mais aussi en montrant des textes qu’ils ont écrits et de la musique. Le documentaire est non linéaire d’où le choix de la plateforme web. Le spectateur peut choisir de le visionner comme il l’entend, il devient aussi acteur dans le visionnage. Ce choix correspond à la thématique de la liberté d’expression, ici nous pouvons parler de liberté de réception.
La réception du film, son visionnage ou sa projection sont particulièrement importants dans le cinéma militant ou le cinéma social. Qu’il s’agisse des films comme À bientôt, j’espère, ou d’autres films militants des années 70 ou encore de nos jours, comme avec ce documentaire À vos actes, prêts ? Libertés !, la plupart d’entre eux font l’objet de projections suivi de débats. Que le film soit le prétexte ou le sujet du débat, la réception collective du film et son appréciation, voire son analyse, constituent son aboutissement.
La projection est d’ailleurs un des principes pédagogiques qui revient systématiquement dans tous types d’ateliers d’initiation au cinéma. Comme me l’a dit naturellement Anna :
« Le cinéma c’est quand même la projection à la base. »

 


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