Les nouveaux usages du numérique et les évolutions technologiques : adapter la pratique à la technique.

Benoît Labourdette souhaite mettre à jour l’éducation à l’image. Le numérique, avec tous ses outils (smartphones et tablettes) et ses services (YouTube, Facebook, Twitter, Skype, Snapchat, Instagram… ), fait partie de notre quotidien. C’est d’autant plus vrai pour les générations qui sont nées avec ces outils. B. Labourdette ne blâme pas les méthodes qui retranscrivent le schéma de production professionnel, mais il propose de nouvelles pratiques plus proches des usages existants des nouvelles technologies, en proposant de créer avec les smartphones ou les drones. Il ne veut pas diaboliser les usages des jeunes générations, souvent sur leur téléphone, mais plutôt les accompagner et les mener vers de nouvelles pratiques. Il insiste aussi sur le fait de ne pas avoir d’a priori, ce n’est parce que certaines personnes – il parle ici plutôt des jeunes – sont nées avec les téléphones portables qu’ils savent les utiliser et ont un recul critique sur leurs usages de cet objet.
Les smartphones, internet et les réseaux ont changé notre consommation et notre réception des images, et donc nos usages et nos pratiques vis-à-vis de ces images.
Bernard Stiegler préconise d’accompagner une pratique des nouvelles technologies, qu’il distingue de l’usage. La pratique implique de prendre son temps, elle est singulière et permet au praticien d’évoluer par l’apprentissage et de faire évoluer les autres par le partage de sa pratique : c’est le phénomène de transindividuation, concept énoncé par B. Stiegler. Il met aussi en avant que les « technologies de l’esprit », les technologies de communication comme internet ou les smartphones, qui sont de potentiels supports de transindividuation. Mais le marketing prescrit des usages qui font appel au mimétisme, nous faisons comme dans la publicité sans trop réfléchir, sans possibilité d’individuation, d’expression ou d’évolution personnelle.
Il prend l’exemple de l’appareil photo : nous utilisons ces appareils pour photographier en général de manière compulsive. Un nouvel usage inculqué par le marketing qui exploite un désir de saisir le visible et de le signifier. Seulement, il amène parfois jusqu’au voyeurisme, à l’image de la télé-réalité ou même pire, avec les personnes qui prennent des selfies lors de crash ou d’accident. Nous agissons par instinct, ce qui peut faire ressortir les pires côtés de l’être humain. La prescription d’usages s’adresse aux destinataires afin de combler un besoin, qui est une dépendance naturelle, ou artificielle étant donné que le marketing crée certains besoins. Cette dépendance désindividue l’usager et supprime sa singularité. La notion d’usage, qui est la base du design contemporain, empêche l’individuation de l’usager face à l’objet industriel. Pour pallier cela, B. Stiegler propose de penser le destinataire de ces objets en terme de praticien. Le récepteur et le producteur doivent être intégrés dans la sphère de production et devraient, idéalement, être la même personne. Comme pour une langue, la pratique permet de s’instruire, mais aussi de la faire évoluer. C’est en cela que la pratique se différencie de l’usage, permettant à chacun d’enrichir sa propre pratique mais aussi celle des autres en créant un dialogue social.
Dans le cas du cinéma, René Prédal constate que des cinéastes transforment le langage cinématographique, en chamboulant les notions de plan, de hors-champ ou de point de vue en jouant avec les nouvelles possibilités des caméras grand public. La technique fait alors évoluer la pratique et l’esthétique, aussi bien du côté des professionnels que de celui des amateurs, en jouant avec cette technique, les cinéastes modifient le langage des images. Par exemple le MoJo, mobile journalism, bouleverse la pratique du journalisme. Yusuf Omar propose une vision nouvelle du journalisme en parlant du téléphone comme outil de captation. Plus intime, plus proche des interviewés, sans les contraintes techniques des grosses caméras de télévision, le téléphone est donné comme l’outil du journaliste de terrain. Il propose aussi de se détacher des conventions et des règles de la télévision, comme de filmer à l’horizontale. Ces nouvelles pratiques permettent de faire évoluer les anciennes, ici en faisant changer le langage cinématographique ou journalistique.
Elles peuvent être un support d’expression personnelle, qui intervient dans le processus d’individuation. J’ai pu constater cela lors de mon atelier « Raconte Ton Quartier », mené les vendredis 19 et 26 janvier 2018 à l’école Guynemer à Strasbourg. J’ai proposé à un groupe de petites filles de me parler de leur quartier avec des illustrations à s’approprier et de filmer ensuite ces mises en scène avec un téléphone. Le principe est de réaliser une ébauche de storyboard. Les petites filles, après avoir « colorié » les dessins, ont raconté une ou des histoires sur leurs quartiers et leurs vies en faisant ressortir des histoires très personnelles. Cependant, via les illustrations et grâce au fait de filmer, elles ont réussi à se raconter, même les plus timides d’entre elles. De plus, en recommençant plusieurs fois, certaines ont fait évoluer leur histoire, en ajoutant des personnages, des lieux, mais aussi en créant des univers plus complexes. Certaines ont d’ailleurs exprimé le souhait de continuer l’atelier. Je leur ai demandé si elles avaient un téléphone ou une tablette à la maison. Elles m’ont dit oui, je leur ai suggéré de continuer chez elle. Elles étaient prêtes à continuer hors du cadre de l’atelier.

 

 

 

 

Photographies des ateliers du 19 et 26 janvier 2018 à Guynemer, école élémentaire à Strasbourg, prises avec mon smartphone, pour rester dans l’esprit du projet.

 

« Oui, je vais continuer chez moi, en plus j’ai un grand téléphone ! » Kelva.

 

 

 

Vidéos réalisées par trois des filles pendant l’atelier « Raconte ton Quartier » avec mon smartphone.

S’exprimer par le film et créer avec des outils comme le téléphone n’étaient pas une évidence pour elles, mais en impulsant une pratique, j’espère leur avoir proposé un moyen pour elles de s’exprimer. Même si pour l’instant mon expérimentation s’oriente vers de l’expression personnelle, je compte petit à petit orienter cette expression vers une dimension plus citoyenne et militante. D’ailleurs, je ne pense pas que l’expression personnelle et l’expression militante ou citoyenne soient antinomiques !

 


suite…