Des distinctions dans la transmission du cinéma ?

Il existe donc des ateliers et de multiples contenus, amateurs ou professionnels, pour apprendre « à faire » du cinéma. Mais, nous remarquons que certains schémas sont répétés systématiquement à travers ces différents supports. Ils transmettent une certaine idée du cinéma et de comment faire un film. La plupart du temps, les méthodes se calquent sur celles du monde professionnel.
Ces ateliers requièrent du matériel spécifique, comme des caméras professionnelles ou de bons appareils photo, des enregistreurs de sons (ce qui signifie qu’il faut alors synchroniser sons et images par la suite, donc travailler en postproduction), des bancs-titres, des ordinateurs, des logiciels spécifiques… Souvent, il s’agit de voir l’envers du décor, comment cela se passe dans l’industrie du cinéma, afin de comprendre et d’avoir les clefs pour analyser les images que l’on nous donne à voir. Les ateliers reprennent une ou plusieurs étapes du système de production professionnel.
La campagne d’affichage réalisé par les Graphiquants Comment faire un film… pour Canal +, montre la création d’un film à travers un parcours très complexe et qui reprend les étapes par lesquels les réalisateurs de métiers passent pour créer un film dans le circuit traditionnel. Nous constatons que cette méthode est très complexe et peut constituer un frein pour les amateurs avec toutes ces étapes « à valider » et tous ces paramètres à prendre en compte.

 

FEREMBACH Gregory &TROQUIE David, Les Graphiquants, Comment faire un film , campagne d’affiche pour Canal + , 2011.

 

Et puis, comment réinvestir toutes ces techniques si nous n’avons plus accès au matériel utilisé pendant les ateliers ou si nous avons eu du mal à comprendre toutes les étapes.
Même dans les ouvrages indépendants, on retranscrit ou transmet des pratiques professionnelles qui appartiennent au champ de l’industrie du cinéma. Comme dans 39 étapes pour réaliser votre propre film, un guide illustré de Matt Thrift, qui reprend le même schéma que la campagne des Graphiquants, la méthode donnée se calque sur celle suivie dans un système de production « classique », et même un système de production américain, car l’auteur connaît et travaille dans le cinéma aux États-Unis. La méthode, qui n’est pas mauvaise, est longue à suivre, 39 étapes tout de même, et revient sur certains principes ou règles du cinéma comme les échelles de plan ou la règle des 180°. Les fiches méthodologiques données dans le livre, comme le planning ou les modèles de storyboard , sont similaires aux outils de travail des professionnels.

 

 

 

THRIFT Matt, 39 étapes pour réaliser votre propre film, Pyramyd éditions, traduction française d’Aurélien Ivars, 2017, 139p., photographies du site des éditions Pyramyd.

 

 

 

THRIFT Matt, 39 étapes pour réaliser votre propre film, photographies du livre.

 

Ils ne sont pas adaptés à des amateurs, car ils n’en maîtrisent pas les codes. Ces outils sont très normés et peu intuitifs, car codifiés, plus particulièrement dans le cinéma américain. Même la mise page d’un scénario est soumis à des normes qui peuvent devenir rébarbatives pour un amateur, alors qu’il n’a pas spécialement besoin de faire tout “comme” dans le milieu professionnel. Ce genre d’ouvrage, bien que théoriquement accessible à tous, s’adresse à une certaine population cinéphile et avertie, car publié par les éditions Pyramyd, une maison d’édition spécialisée dans les arts graphiques, qui n’est pas vendue dans les librairies grand public comme la FNAC.
Des chaînes YouTube comme « the Frugal Filmmaker« , le cinéaste frugal, ou les sites comme commentfaireunfilm.com , eux aussi s’axent uniquement sur l’aide purement technique ou encore se calquent sur le système de production “standard” d’un film. L’aide technique peut être intéressante, surtout quand elle propose des solutions pour les personnes ayant peu de moyens comme pour « the Frugal Filmmaker », ce qui la rend accessible. Mais la technique reste un outil et ne permet pas l’expression, ne permet pas d’accompagner ce que nous faisons de cette technique. Elle peut l’accompagner, mais elle n’est pas le cœur de la transmission d’une pratique d’un art comme le cinéma.
Enfin, il me semble important de souligner la distinction qui existe par rapport au « genre » de cinéma transmis. Comme le rappelle Audrey Mariette la fiction est « considérée comme plus noble dans l’espace cinématographique »*. Même si la frontière entre fiction et documentaire reste floue, et que les documentaristes se réclament auteurs comme les réalisateurs de fictions, une distinction et une hiérarchisation subsistent. Dans les exemples montrés ou les exercices proposés en atelier, les films de fictions, les clips vidéos ou parfois le cinéma expérimental sont mis à l’honneur.
En plus de rester sur les moyens de faire un film, on pose moins de questions sur les raisons de faire un film. Chacun devrait pouvoir s’approprier les outils qui lui sont donnés lors des ateliers pour faire ce qu’il en veut, mais ce n’est pas évident pour tout le monde. Comme le dit Benoît Labourdette, les films « officiels » ne sont plus les seules références culturelles communes. C’est pour cela que je souhaite me détacher de ce mimétisme du système de production professionnel. Je souhaite m’orienter vers du cinéma, des vidéos et films, « sociaux », avec une portée militante et engagée, souvent associée au documentaire et par conséquent peu, voire pas, abordée lors d’ateliers d’initiation au cinéma.
Quelques ateliers s’ouvrent à des pratiques différentes et demandant du matériel plus léger. Notamment les ateliers Pocket Film. Les 9 et 10 décembre 2017, j’ai participé à un atelier Pocket Film au Shadok encadré par Laurent Antonczak et organisé par Alsace Cinéma. Cet atelier m’a permis d’en apprendre beaucoup sur les moyens de filmer avec un téléphone, sur l’importance de pratiquer pour mieux connaître les capacités de son outil et pouvoir ensuite créer avec. Cependant, cet atelier est resté très proche de la technique, « comment on filme » et Laurent était très clair dès le départ : cet atelier a pour but d’apprendre les principes de production d’un film ainsi qu’à mieux se servir de son téléphone. Nous sommes restés dans la dynamique de faire « comme » les professionnels simplement en utilisant un outil plus accessible : le smartphone.

 

Croquis réalisés pendant l’atelier Pocket Film.

 

Shadok atelier Pocket Film, Pokaa, 2017. Photographie : M. Lelièvre.

Certaines publications indépendantes, comme Réalise tes films sur ton smartphone, s’ouvrent vers ces nouvelles pratiques. Ce coffret s’adresse de nouveau à un public jeune, enfants et adolescents, dans un but récréatif et en suivant un effet de mode. La transmission du « comment faire un film » passe de nouveau par un guide illustré dans un style BD, qui reprend, de manière simplifiée, les étapes de production du cinéma professionnel. De plus, ce guide propose des exemples avec différents genres de films, comme horreur, suspense, comédie, action… mais qui appartiennent tous à la fiction.

 

STOLLER Bryan Michael, Réalise tes films sur ton smartphone, Guallimard Jeunesse, 2017, couverture et intérieur.

B. Labourdette nous explique que nous sommes dans une culture de l’écrit et de l’image, dont les usages sont liés à la technologie. Nous ne sommes plus uniquement spectateurs, nous sommes aussi acteurs des images. Il faut désormais « mettre à jour » l’éducation à l’image. Maintenant il est nécessaire d’éclairer les spectateurs aussi bien que les acteurs en travaillant avec les technologies à leur disposition. La question de l’éducation à l’image qui s’incarnait à travers l’outil caméra, car la vraie caméra signifiait faire « un vrai » film, se déplace maintenant vers le contenu. L’important n’est pas le « avec quoi » nous faisons, mais ce que nous faisons avec *.

 


suite…