Prologue

La caméra dans la poche et l’œil aux aguets

Comme l’a théorisé Dziga Vertov, avec la notion de Cinéma-œil ou de Cinéma-Vérité, le cinéma est une extension de l’œil humain. Le cinéma est fait pour capter le réel, la vraie vie, et le donner à voir à travers l’œil mécanique de la caméra.
Au début du cinéma jusqu’à assez récemment, la caméra représentait un matériel coûteux et surtout réservé aux professionnels du milieu.
Maintenant, la donne a bien changé ! Nous avons tous la possibilité technique de faire des films avec une image de qualité presque professionnelle, grâce à la bonne définition et les performances des caméras de nos téléphones portables. Mais avoir une caméra dans la poche ne signifie pas que nous sommes tous des cinéastes.

Personnellement, je n’ai acquis un téléphone performant pour filmer que récemment, donc je n’ai pas vraiment d’expérience de pratique filmique. Par contre, je me considère comme une amatrice du cinéma, curieuse de beaucoup de films venant de pays et de genres différents. J’ai conscience qu’en ayant la possibilité et surtout la curiosité, l’envie, de regarder tous ces films, je peux affiner au fil de temps mon œil cinématographique, être plus analytique, mais aussi plus critique avec les images que je vois, qu’elles viennent du cinéma, des médias traditionnels ou d’internet. Mais je reste une spectatrice, éclairée et critique, pas encore réalisatrice. Je ne crée pas encore mon contenu ou mes images de cinéma.
Mais tout le monde ne peut pas regarder autant de films ! Soit par manque d’accès, soit par manque de temps, soit par manque d’envie… Et puis, ils ne sont pas tous faciles à visionner. Pour aiguiser son œil, comprendre les images, se les approprier, presque tout le monde peut utiliser un téléphone ! En pratiquant autrement cet outil qu’est le smartphone, il peut devenir un moyen d’expression pour les citoyens.

Nous pouvons tous faire du cinéma-vérité : montrer et parler de notre société, de notre rapport au monde et nous pouvons échanger par l’image animée, par le film !
Nous ne sommes pas obligés de singer telle ou telle forme de cinéma « traditionnel », que nous l’aimions, qu’elles nous agacent ou nous dégoûtent. Le cinéma n’est pas seulement un divertissement ! Et nous, spectateurs, pouvons devenir acteurs en proposant un cinéma « autre », car nous en avons les moyens.
Nous pouvons proposer un cinéma des amateurs, un cinéma sur la vie, un ciné-vérité capté par l’œil de nos téléphones avec le point de vue des citoyens-amateurs sur la société.

Attention, il n’est pas ici question des vidéos que certains médias diffusent, sur des événements, souvent tragiques, filmés à chaud et sans réfléchir. Il n’est pas non plus question des images de famille ou d’amis que l’on filme comme ça, pour garder en souvenir, même si ses images sont aussi importantes et ont du sens.
Il serait question de porter un regard sur le monde, un regard engagé, un regard militant. De pouvoir s’exprimer sur des causes, des problèmes, mais aussi des solutions. S’exprimer autrement que par le prisme des médias traditionnels. Nous pourrions nous approprier les codes du cinéma, avec le travail sur l’image, le rythme, les plans, le montage, et proposer des films différents. Tout en gardant à l’esprit que nous sommes des amateurs et que nous pouvons faire des films qui ont du sens avec nos moyens, aussi humbles soient-ils !
Puisque nous avons des caméras au fond de nos poches pourquoi ne pas proposer notre point de vue ? Pourquoi ne pas les transformer en caméras aux poings ?

J’aurais pu choisir de parler des différents genres de cinéma, de travailler sur la valorisation de certains d’entre eux, etc. Mais j’ai choisi de m’intéresser à la création du film en lui-même ! Comment faire réaliser des films à des personnes qui ne font pas partie du circuit professionnel ? Comment transmettre une pratique du cinéma aux amateurs et comment outiller cette transmission ? À cette première réflexion, s’en sont ajoutées deux autres.
Comment faire du cinéma avec ce que nous avons, avec ce que j’appelle « les moyens du bord » ? Ces moyens ne sont plus les mêmes qu’au début du cinéma, car aujourd’hui nous avons quasiment tous des caméras HD sur nos smartphones et des ordinateurs pour retravailler les films.
Et surtout, je me suis demandée, pourquoi encourager à la réalisation de films, finalement ?

Contrairement à ce que dit Duhamel, le cinéma n’est pas uniquement un divertissement. Walter Benjamin le définit même comme une forme d’art politique par essence. C’est ainsi que j’ai choisi de proposer de faire un cinéma qui a une portée politique, un cinéma militant qui donne les moyens de s’exprimer à des personnes engagées, qui défendent et luttent pour une cause.
Je souhaite proposer à ces amateurs militants de porter leur voix et leur cause à travers l’acte de création qu’est la réalisation de films ou de vidéos.
Et voir comment, en tant que designer graphique, je peux outiller cette transmission et créer des outils de collaboration pour porter ensemble un discours militant. D’où la naissance du projet « Caméra aux poings » et de ma problématique : Comment transmettre une pratique du cinéma en direction des amateurs pour réaliser des films militants avec les moyens du bord ?

Pour cela, en plus des expérimentations en périscolaire, j’ai choisi de m’ancrer à la Station, dont j’ai déjà pu rencontrer des bénévoles et la présidente. J’y ai effectué un stage en février afin de mieux connaître le lieu et leurs visions du militantisme.
En janvier 2019, j’ai l’opportunité de poursuivre mon projet avec les jeunes citoyens de la Maison du Jeune Citoyen de Schiltigheim, des jeunes pas forcément « militants », mais plus ou moins engagés pour la citoyenneté.

 


suite…